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Nécessaire pause!...

Publié le par Patrick

Jaume m'autorise à vous écrire quelques lignes pour vous parler de ... moi.
Ceci afin de vous rassurer: non, ce silence de plusieurs semaines n'est pas annonciateur d'un nouvel arrêt de ce blog (en tous cas je l'espère!).

En fait les circonstances ont joué contre nous et contre la continuation de nos pérégrinations dans la société catalane du XVII° siècle. Après la sortie de l'enquête rocatine de Jaume et Sylvia, j'ai eu un petit moment de décompression, comme à chaque fin de récit. Et sur ce est arrivé le fort épisode de canicule, qui a fini de m'enlever la moindre énergie. Je ne vous cache pas que lorsque je lui ai raconté ce que le début de cet été nous faisait subir, mon co-bloggueur a franchement rigolé! De son temps, il y a eu aussi des périodes de chaleurs brûlantes et, a-t-il ajouté, "on n'en faisait pas autant d'histoires!".
Le pire étant qu'il a raison, d'ailleurs: nombreux sont les témoignages écrits (dans des registres paroissiaux, voire des recueils notariés) de ces moments où les cultures brûlaient sur pied et où la chaleur était accablante. Et on ne disposait pas alors des moyens modernes permettant (un peu) de nous protéger.

Mon souci en l'occurrence est que cette période a déréglé beaucoup de choses dans mon organisme, que certains d'entre vous savent fragilisé par une pathologie lourde. Tant qu'à avoir des contacts réguliers avec deux médecins, j'ai interrogé Jaume et Francisco sur tous ces désagréments qui s'accumulaient. Bien sûr, ils m'ont fait remarquer que mon mal étant totalement inconnu à leur époque, ils ne pouvaient guère m'aider plus que par quelques conseils assez généraux. Finalement la plus "audacieuse" a été Sylvia, qui m'a indiqué quelques tisanes de sa confection pouvant m'aider à franchir ce mauvais cap.

Hélas vous l'avez peut-être compris: il va falloir néanmoins envisager de passer à une phase plus active et surtout plus interventionniste! Rien de très grave a priori, même si le stade chirurgical n'est jamais une perspective réjouissante!

Ne soyez donc pas surpris si le silence de ce blog dure encore durant quelques temps. Je formule le vœu qu'il puisse reprendre vie dans pas trop lontemps...

 

Publié dans De la part de Patrick

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Les orchis de Laroque: la dixième enquête!

Publié le

Autant le dire tout de suite: elle ne fut pas facile à rédiger, cette enquête! Jaume me relançait régulièrement sur le thème "Je t'ai tout raconté dans le détail, que te faut-il de plus?" Pas simple de lui dire qu'entre son récit des événements tels qu'il les a vécus au jour le jour et une histoire qui puisse retenir l'intérêt du lecteur sans perdre le fil de l'intrigue, les choses ne se font pas forcément avec facilité. Enfin, après plusieurs démarrages infructueux, la troisième version a été la bonne et j'ai pu arriver au point final! Et comme d'habitude, Alexandre a réalisé une fort belle couverture.

C'est en effet Laroque des Albères qui est le point central de cette intrigue. Parce qu'un grave événement s'est produit à la citadelle de Perpignan, le gouverneur de Noailles est venu en personne solliciter Jaume (et Sylvia, qui désormais ne quitte plus son mari lorsqu'il est plongé dans une enquête) pour élucider ce drame. Malgré la quasi absence d'indices et la présence de nombreux suspects potentiels, le jeune couple a peu à peu réussi à remonter les ramifications du mystère jusqu'aux châteaux de Laroque et d'Ultrera, réveillant au passage le souvenir d'autres affaires plus anciennes.

Finalement, à la relecture du texte, Jaume et Sylvia se sont dit satisfaits. C'est déjà ça!
Pour ma part je le suis aussi, étant parvenu à intégrer dans cette histoire quelques éléments que j'avais décidé d'y faire apparaître. Notamment ces orchis dont il a fallu m'assurer que la présence là où je le souhaitais était correcte dans l'espace méditerranéen et connu au XVII° siècle. C'est aussi cela, la rédaction d'une enquête de mon héros: tout un travail de vérification auquel lui-même ne pense probablement pas quand il trouve que j'avance trop lentement.😉

Aurais-je pensé, vers 2004 quand j'ai commencé à réfléchir à ce qui est devenu la collection Ribera, que j'en rédigerais autant de fascicules? Bien sûr que non. Et pourtant Les orchis de Laroque est le dixième!

Et il ne sera pas le dernier, puisque déjà quelques fugaces pistes me paraissent susceptibles de donner lieu à d'intéressants développements. Ce qui ne plaît guère à Sylvia, d'ailleurs! "Il va encore nous envoyer au milieu de dangereux malfaisants." se lamente-t-elle.
Rassure-toi, Sylvia! Je n'ai aucune envie qu'il vous arrive des avanies. À vous deux d'être prudents quand vous serez entourés de ces "dangereux malfaisants"!

 

Publié dans De la part de Patrick

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Saleilles, discret lieu-dit

Publié le par Jaume

Je vous parlais la dernière fois d'Alenya, que j'appelais un "tout petit hameau". Je n'aurais pas dû. Car comment qualifier alors le lieu dont je souhaite vous parler aujourd'hui? En effet, si Alenya compte une cinquantaine d'habitants à mon époque, ils ne sont même pas trente à Salelles (que vous écrivez "Saleilles" pour tenir compte de la prononciation catalane).

Une trentaine d'habitants, répartis sur quelques maisons dont l'implantation n'apparaît même pas ordonnée. L'église, notamment, est totalement excentrée. Une église romane comme il y en a tant dans notre région, avec une nef unique, sans la moindre ouverture hormis le portail d'entrée latéral (comme toujours orienté vers le sud), une abside en hémicycle et un simple clocher-mur.

Une église totalement traditionnelle, bien que fort ancienne

Vouée à Sant Esteba (Saint Étienne), son histoire est fort ancienne, puisque des textes mentionnaient déjà son existence au début du dixième siècle. Patrick me dit qu'elle existe toujours de vos jours, simplement rabaissée au rang de chapelle puisqu'une autre église a été construite dans le village, deux siècles après le mien.

C'est à peu près à la même époque (vers la fin du premier millénaire) qu'est né le nom de ce qui n'était pourtant même pas un village. Il dépendait d'abbayes plus ou moins proches, au gré des échanges féodaux. Aucun propriétaire seigneurial n'y résidait. Les habitants étaient donc tenus de réserver chez eux une pièce (on disait "une sal") pour que le seigneur ou son représentant pût être logé lorsqu'il venait sur place récolter les impôts ou rendre la justice. Pour "mutualiser" la charge de cette pièce qui gaspillait de la place dans leur maison déjà fort petite, ils décidèrent de construire une Sal à part, dont ils partageraient la propriété. Comme elle était moins vaste qu'un château ou même qu'une maison complète, un diminutif fut ajouté au nom de Sal, qui devint Salelle. Le lieu avait désormais son nom.

Les temps étaient troublés et Salelle fut bientôt entouré de fortifications; c'est-à-dire essentiellement d'un mur de galets de rivières percé de meurtrières, dont les quelques habitants demandèrent qu'il englobât, outre les lieux habités, l'église et le cimetière qui la jouxtait.

Il reste de nos jours quelques mètres de cette fortification

Hormis cette église et ces sommaires fortifications, il n'y a pas grand-chose dans ce lieu-dit à peine peuplé. Tout autour, des champs, quelques petits étangs vestiges d'étendues d'eau pas complètement asséchées, et quelques restes de l'antique forêt de Bercol dont je vous parlé il y a fort longtemps.
De nombreux chemins, aussi, serpentant entre les champs et les vignes. Leurs noms sont souvent sinon poétiques, du moins pleins de significations parfois inattendues. Si le chemin des Aspres, le Cami de la Sal, ou le chemin du mas Carcassonne ont des noms aisés à comprendre, le chemin de Charlemagne est bien sûr l'ancienne Via Domitia romaine et le chemin des Crouettes fait référence aux petites croix qui se trouvent sur son tracé, à chaque carrefour avec une autre voie.
Devineriez-vous toutefois ce qui explique le nom de Pou de las Coulobres, désignant un long chemin reliant Salelles et Perpignan? Il évoque un puits, rare point d'eau dans un environnement plutôt aride, refuge de nombreuses couleuvres...

Un chemin qui, me dit Patrick, évoque de très nombreux souvenirs pour lui... Ceux du Saleilles qu'il a connu, finalement pas très éloigné de ce qu'il est à mon époque, mais tellement différent de ce qu'il est devenu.

Des années 1970 à aujourd'hui: une croissance considérable! (en encadré à droite: le village originel)

 

Publié dans Ma région

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Alenya: un tout petit hameau

Publié le par Jaume

Quand je lui ai annoncé le titre de ce billet, Patrick s'est insurgé. "Un hameau??? 4000 habitants, tu appelles ça un hameau?"
Il oubliait un détail: les 4000 habitants, c'est à votre époque! À la mienne, il n'y a même pas une dizaine de feux à Alenya. Soit à peine 50 habitants (et encore en comptant large!)
Dans cette vaste cuvette qui fut jadis un grand étang, il n'y a pas beaucoup de vrais villages. Plus que de mon côté du Tech, au pied des Albères, l'habitat y est réparti en mas dispersés (et encore pas très nombreux). Ceux-ci sont plus ou moins importants, et vivent souvent dans une relative autarcie vis-à-vis du voisinage. Quitte à disparaître progressivement, comme celui de Villarasa dont je vous ai parlé il y a quelques jours.

Une fausse impression de nombreux villages, souvent de petits lieux-dits

Durant la période médiévale, Alenya n'était qu'une simple seigneurie laïque, que le roi de Majorque Sanche rattacha à la vicomté de Canet lors de la création de celle-ci. Il y a pourtant plus d'une lieue catalane (environ 7,5 kilomètres, diriez-vous) entre ces deux endroits. Et surtout la vaste étendue mi-acqueuse, mi-marécageuse de l'étang auquel Canet et Saint Nazaire ont donné leurs noms.

Une preuve significative que l'endroit est longtemps resté en marge de l'histoire locale peut se trouver dans le fait que l'église d'Alenya, vouée aux saintes Eulalie et Julie, n'a même pas un siècle d'existence (pour moi! Elle a été construite au début des années 1590). Et si elle a été édifiée, comme le pensent certains, sur un édifice plus ancien, il n'est resté aucune trace ni aucun souvenir de celui-ci.

Une construction somme toute très classique dans la région

Cela tient aussi au fait qu'il existait depuis fort longtemps dans le voisinage une autre seigneurie concurrente, sous le nom de Boaça (Boissac sur la carte ci-dessus). Une famille Blan obtint au XIVe siècle le droit d'édifier un château (au sens de ferme fortifiée) sur les vestiges d'une vieille motte castrale. À mon époque toutefois les Blan n'y habitent plus. À l'instar du seigneur de Laroque auquel m'ont opposé bien des démêlés lors de ma dernière enquête (celle dont Patrick a beaucoup de mal à terminer le récit), les "seigneurs de Boaça" préfèrent le confort de leur maison dans la grande ville de Perpignan, laissant à leurs métayers le soin de faire vivre le domaine, qui possède plus de terres que le village d'Alenya lui-même.

Et à partir de là je me fais le porte-parole de ce que m'a expliqué Patrick. Plus ancien, plus riche, plus prestigieux aussi, Boaça a pourtant lui aussi disparu de l'Histoire, au moment où Alenya commençait son essor fulgurant: le château (qui s'était progressivement doté de tours à ses quatre coins), son église Saint Martin, et même le souvenir de son nom (il est désormais pour vous le "mas Blanc") ont disparu, entièrement rasés en 1974 au profit d'une résidence de vacances...

Entouré en rouge sur le chiché de gauche: l'ancien château avant sa destruction

Il paraît que c'est la rançon du progrès!... Je ne sais pas, honnêtement...

Publié dans Ma région

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Villarasa: un village disparu?

Publié le par Jaume

C'est un étrange destin que celui du lieu que je vais vous présenter. Il s'appelle Villarasa et se situe au nord de Saint Cyprien, dont je vous ai parlé lors de mon dernier billet. L'endroit est cité dès le Xe siècle de notre ère, sous le nom de Villa Rasa. Selon Francisco, ces deux termes désignaient alors une importante propriété foncière (une villa, le nom ayant subsisté depuis les temps romains) situé dans un lieu de défrichage (rasa). Je l'ai déjà évoqué dans les textes anciens de ce blog, les coupes de forêts furent nombreuses dans la plaine roussillonnaise au tournant du millénaire, quand les autorités politiques et religieuses entreprirent d'augmenter les surfaces cultivées.

L'énigme est de savoir si autour de cette villa s'est développé un village. Trois indices laissent penser que ce fut le cas. Un texte de la fin du treizième siècle (en 1277) cite un castrum de Villarasa. N'imaginez pas pour autant un imposant bâtiment dans le style des châteaux forts! Il est plus probable que ce castrum était un lieu simplement fortifié, c'est-à-dire entouré d'une muraille par forcément très épaisse, à supposer même qu'elle ne fût pas simplement en bois. En tous cas, il est sûr que ce terme n'était pas employé pour une simple ferme isolée.
Le deuxième indice est la présence subsistante d'une chapelle vouée à Sant Esteba, qui fut une église paroissiale fort ancienne, bien antérieure en tous cas à la grande restauration qu'elle connut au douzième siècle comme le prouvent certains éléments d'architecture ou certains mobiliers présents à l'intérieur et qui sont très nettement pré-romans.

Un endroit tout en dépouillement

Quant au troisième indice, il se situe à l'intérieur de cette chapelle. Un grand bloc de pierre plate présentant une cavité en son centre. C'est une installation dans laquelle étaient fondues les cloches, signe d'une activité artisanale réelle dans ce lieu pourtant isolé.

Et pourtant ce qui est certain aussi est qu'au tout début du quatorzième siècle, ce qui tenait lieu de village (sans doute en fait un simple hameau) fut quasiment déserté. En effet plusieurs actes notariés montrent les prêtres d'Elne concédant plusieurs emplacements de terre à des individus des paroisses voisines, à la condition expressément mentionnée de venir s'établir à Villarasa pour contribuer "à la reconstruction du lieu". Que s'y était-il donc passé pour que l'endroit fût abandonné? Pas de guerres à ce moment-là; pas de souvenirs collectifs faisant penser à un tremblement de terre ou à une brutale épidémie... L'explication la plus couramment admise est que cet endroit, situé à un niveau inférieur à celui de la mer toute proche, a subi une forte inondation (voire plusieurs successives) qui ont amené les habitants à aller chercher refuge ailleurs. Villarasa est après tout très proche de la bande marécageuse qui longe la côte.

Entre les deux canaux, les marécages et la mer... un abri précaire!

En tous cas la tentative des religieux d'Elne, agissant ici en tant que seigneurs du lieu, na pas été couronnée de succès. Le fogatge (recensement) de 1365 et encore moins les suivants ne mentionnent même plus Villarasa comme un lieu habité! Il n'en subsista que l'ancienne église et même le nom a fini par s'estomper de la mémoire collective. Quand je lui ai annoncé le sujet de ce billet, Patrick m'a d'ailleurs dit n'en avoir jamais entendu parler, alors qu'il a longtemps vécu à une lieue catalane de là!

En revanche il a fait quelques recherches et m'a dit que longtemps, la chapelle Sant Esteba est restée isolée au milieu des champs et des vignes (c'est ainsi que pour ma part je la connais). Puis elle a été noyée dans la végétation et surtout rattrapée par le développement des villages voisins.

À gauche: vers 1970; à droite: aujourd'hui.

 

Publié dans Ma région

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Saint Cyprien, un village si paisible!...

Publié le par Jaume

À même pas une demi-lieue de Latorre d'Elna, dont je vous ai récemment parlé, se trouve un autre petit village implanté dans les incertaines zones plus ou moins marécageuses situées entre la mer et la cité épiscopale d'Elne: Saint Cyprien. Il ne s'est pas toujours appelé ainsi, ce nom n'apparaissant qu'à l'approche de l'An Mil. Auparavant, ce lieu habité déjà depuis un millénaire s'appelait Salix, dont le nom provenait vraisemblablement des nombreux saules qui poussaient dans les marécages et les terres gorgées d'eau. Lorsque l'antique Illiberis (devenue Helena au début du IVe siècle d'où est dérivé le nom d'Elne que nous connaissons) a grandi suffisamment pour être un vrai pôle de la plaine roussillonnaise, bien avant la naissance de Perpignan, le hameau de Salix lui servait de port. Je vous rappelle en effet que la mer s'avançait bien plus dans les terres à l'époque. Désormais consacré à Saint Cyprien, du nom d'un martyr de Carthage en Afrique du nord, le village est resté un peu à l'écart de l'histoire, à l'ombre d'Elne. Évidemment, ni château, ni seigneur pour administrer un lieu qui dépendait entièrement des religieux de l'ombrageuse cité épiscopale. Il faut dire qu'il fallut longtemps pour que son territoire ne fût plus inondable, grâce à d'innombrables agouilles et petits ruisseaux qui furent mis en place peu à peu.

Le but des agouilles: permettre une irrigation maîtrisée et canaliser les eaux affleurantes

Bien sûr, toutes ces voies d'eau se dirigent vers la mer... Mais hélas elles sont d'un niveau inférieur à celle-ci, ce qui nécessite souvent des infrastructures assez conséquentes.

À mon époque, il n'y a guère que 170 à 180 habitants qui habitent dans ce village. Celui-ci possède une très ancienne église romane qui menace ruine. Comme dans ma cité d'Argelès, elle est excentrée par rapport aux autres habitations. Contrairement à beaucoup de villages de notre région, ce n'est en effet pas autour d'une cellera que s'est développé Saint Cyprien. Mais un peu en fonction des contraintes du terrain.

Je disais "170 à 180 habitants". Patrick me dit qu'ils sont désormais presque 12 000 à y vivre! Mais où logent-ils? lui ai-je demandé, en pensant aux quelques rares maisons de ce village. Alors il m'a fait parvenir ce cliché de ce qu'est devenu Saint Cyprien à votre époque. Évidemment, vu comme ça!...

Une telle urbanisation (à gauche: années 1950; à droite: aujourd'hui)... Est-ce bien raisonnable?

Je lui ai fait remarquer l'abondance de ce qui longe la mer (il a appelé ça "les plages et le port"). Il m'a dit que tout cela s'est construit en moins de quatre-vingts ans! De mon temps, il n'y a que deux tout petits hameaux qui soient proches de la mer: les Routes et les Capellans. Il ne s'y trouve que de simples rassemblements de quelques cabanes de pêcheurs, assez misérables et même pas habitées durant toute l'année.

C'était un village si paisible!

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La Torre d'Elna

Publié le par Jaume

Hier je me suis aventuré au-delà du Tech. J'en entends déjà certains ricaner que l'expédition n'était pas vraiment lointaine. C'est vrai! Mais je vous ai déjà expliqué combien cette rivière, pourtant pas très large et sans gros débit en temps normal, constitue une véritable frontière entre deux "mondes" peu habitués à se mêler. Ce que je pourrais appeler l'espace argelésien et l'aire d'attraction d'Elne. Le Tech qui nous sépare n'est certes pas un fleuve impétueux, mais il suffit à pousser nos regards et nos centres d'intérêt vers l'une ou l'autre de ces deux cités.

Si j'ai franchi cette limite, c'était pour aller porter des soins chez Emanuel Fontaneu, que je connais depuis ma plus tendre enfance. Pagès de son état, il s'est marié il y a quelques mois et son épouse souffrait de violentes douleurs dans l'abdomen alors qu'elle est en début de grossesse. Emanuel voulait que je l'examine. Rien de bien grave finalement.
Cela m'a fait découvrir un village dont je ne vous ai pas encore parlé, bien qu'il soit proche d'Argelès: La Torre d'Elna. Patrick me suggère de vous préciser que vous le connaissez sous le nom de "Latour bas Elne". Son nom a deux origines.
"La Torre" parce qu'il est né il y a sept ou huit siècles (pour moi!) autour d'une ancienne tour médiévale de défense, aujourd'hui disparue mais qui paraît-il était assez élevée. Je ne cherche surtout pas à comprendre comment il obtient ces images, mais Patrick m'a transmis un ancien cliché du village "vu des airs" (!?!), où on distingue à peu près le classique regroupement concentrique des maisons autour de l'église (le petit cercle).

Latour bas Elne aux temps des années 1950

Et "d'Elna", parce que depuis les temps les plus anciens de son existence (en 938, me dit Francisco après avoir consulté quelques vieux grimoires) le village appartient en alleu à l'évêque d'Elne. Depuis les titulaires du poste se sont succédé sans que leur droit féodal sur La Torre disparût.

Il y eut une seule tentative pour déposéder l'évêque de ce droit. Au premier tiers du XII° siècle, un certain Arnald s'est vu confier par le chapitre de la communauté des prêtres d'Elne "le lieu et l'église de La Torre avec son presbytère, ses rentes et ses dépendances". Il n'en fallut pas plus pour que ledit Arnald sentît naître en lui une âme de seigneur féodal, se faisant dorénavant appeler "Arnaud de Turri" et tentant par divers moyens (y compris le recours à des bandes de voleurs!) de mettre la main sur les réserves de céréales et sur divers sources de revenus des religieux, bien au-delà de ce qui lui avait été cédé. Il fallut un accord âprement négocié entre Arnaud de Turri et Udalgar de Castellnou, évêque d'Elne, pour que la situation fût enfin stabilisée: les droits de l'évêque furent définitivement confirmés, moyennant le droit pour Arnald/Arnaud de se considérer comme le seigneur local. Cela dit, la présence d'un véritable "castrum de Turri" semble ne pas avoir duré très longtemps...

Le village a par la suite vécu paisiblement à l'ombre de la cité épiscopale... Et si j'en crois Patrick il a ensuite évolué comme tous les autres villages de la plaine roussillonnaise: de plus en plus étendu! Un autre cliché qu'il m'a envoyé le montre rejoignant la cité de Saint Cyprien, qui n'est qu'un petit village à mon époque!

Une urbanisation massive commune à tout le Roussillon

Emanuel Fontaneu me fit toutefois remarquer quelque chose en me raccompagnant un peu après ma visite au chevet de son épouse Margarida. "Peut-être l'ancienne tour qui a donné le nom à notre village a disparu. Mais nous en avons une autre: regarde le clocher de notre église!"

Souvenir de l'ancienne Torre d'Elna?

 

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Prévoir le pardon

Publié le par Jaume

C'est une particularité de mon époque, dont j'ignore si elle survit encore durant la vôtre: gérer de façon juridique le pardon des offenses et des dommages. Je précise tout de suite que je ne parle pas ici de la démarche personnelle du pardon qu'évoque régulièrement notre cher curé Morato durant ses sermons. Celle-ci relève de l'intime de nos pensées.

Je pense plutôt à l'importance d'un pardon "officialisé" au sein de nos communautés.
Pardonner quoi? Tout ce qui peut à terme porter préjudice à l'harmonie régnant entre nous. J'ai déjà eu l'ocasion de vous le dire: la solidarité du groupe est quelque chose d'essentiel au bon fonctionnement de toute la communauté. Or des querelles non résolues, qui s'éternisent durant des années, sont dommageables à celui-ci. Évidemment, pour les disputes les moins graves, une bonne poignée de mains entre les protagonistes suffit en général. Mais parfois il est nécessaire d'aller plus loin dans la formalisation du fait que l'offensé pardonne à son offenseur.

C'est Maître Doran, le notaire d'Elne qui s'occupe de l'achat de notre vigne, qui m'en a parlé. À force de le rencontrer lors des nombreuses étapes que je vous ai racontées, une certaine bienveillance s'est installée entre nous. Il nous arrive de longuement bavarder de nos métiers respectifs. Entre autres, nous avons parlé de la diversité considérable des actes qu'il est appelé à rédiger. Et il m'a alors cité ces actes de pardon, qui sont loin d'être nombreux, mais qui ne sont pas forcément les plus facile à conclure.

Dans les registres du contrôle des actes (postérieur aux temps de Jaume), la mention d'un acte de pardon

Outre l'animosité qu'il peut y avoir entre les intervenants, même s'ils ont décidé de mettre fin à leur différend, deux difficultés doivent être surmontées par le notaire pour parvenir à rédiger son acte.
En premier lieu il lui faut établir de façon précise ce qui constitue le fond de la dispute. Faire donc le tri entre ce qui a directement causé le différend (une "injure" dans l'exemple ci-dessus) et les reproches annexes, souvent multiples, qui se sont accumulés au fil des années entre les parties en présence.
Par ailleurs, et je dirais même surtout, il faut mettre au point les modalités du pardon; c'est-à-dire les réprations qui permettront de mettre un terme définitif au contentieux. Modalités financières bien sûr! Or à combien évaluer le coût représenté par une insulte, des coups, des affirmations malveillantes? Maître Doran me disait devoir parfois faire preuve d'une certaine ingéniosité, qu'il n'hésitait pas à qualifier de "roublardise", pour parvenir à un accord.

Qu'en est-il des cas les plus graves? Peut-on envisager, par exemple, le pardon d'un crime sérieux, voire d'un meurtre? C'est possible! À la suite d'une longue procédure d'enquête bien sûr durant laquelle sont consignés et confrontés tous les témoignages recueillis concernant les faits, la personnalité de la victime, celle du criminel présumé, les conséquences sur leur environnement social... Le tout sous la supervision de diverses autorités judiciaires locales, agissant au nom du seigneur (quand il y en a un). Patrick a d'ailleurs imaginé la mise en œuvre de ce "pardon seigneurial" dans son roman écrit à partir de mon enquête dans le haut Vallespir, à Serralongue. Je dis "imaginé", pas "inventé". Alors certes la version du livre est romancée par rapport au réel assassinat de Gabriel Llensa. Il n'en reste pas moins que la procédure du pardon existe bel et bien dans la réalité de mon époque, bien plus complexe qu'on se plaît à la dépeindre.

L'acte par lequel Joseph de Sorribes accorda son pardon au meurtrier de Gabriel Llensa (dans la vraie vie!)

 

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Les troupes françaises s'organisent lentement

Publié le par Athanase de Mostuéjouls

Pour être tout à fait franc, lorsque mon ami Jaume m'a parlé, même très prudemment, de l'aventure à laquelle il me proposait de participer, je me suis demandé s'il n'avait pas complètement perdu la raison! Comme tout militaire, j'aime bien que les choses soient à peu près rationnelles. Or là! Écrire quelques lignes que je lui confierais pour qu'ensuite il les fasse parvenir (je n'ai pas cherché à savoir comment) à quelqu'un qui ne vivra que dans un peu plus de trois siècles!... Le moins que je puisse dire est que cela m'a plongé dans une profonde perplexité. Petit à petit il est revenu sur le sujet. Il m'a montré des textes signés d'un certain Patrick, incontestablement écrits dans des temps différents de ceux que nous vivons. Des images, également, de lieux que je connais mais qui semblent tout à fait différents.

Alors j'ai fini par accepter. Après tout, me suis-je dit, qu'ai-je à y perdre? Rien! D'autant plus que Jaume me laissait totalement libre du sujet de mon texte. Prudemment, je vais donc rester dans mon domaine de compétence: le progressif renforcement de notre présence militaire dans la région catalane annexée après 1659.

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Les terres annexées, auxquelles il faut ajouter la Cerdagne

Je suis moi-même arrivé à Perpignan durant l'année 1648. La grande ville se remettait à peine des conséquences du terrible siège que les troupes françaises lui avaient infligé six ans plus tôt. Il fallait remettre les infrastructures à flot, faire revenir le plus possible des habitants enfuis, relancer un minimum d'activités artisanales... Le tout dans un contexte extrêmement volatil. Après tout, la région appartenait encore à l'Espagne, même si dans les faits au nord de la chaîne montagneuse nous y agissions en maîtres. Pendant des années, nombreuses furent d'ailleurs les hésitations des autorités de Paris vis-à-vis des aspirations catalanes à desserrer les liens qui les attachaient à Madrid. Je n'ai pas combattu durant cette période, chargé de tâches surtout administratives à Perpignan même, au sein de l'imposante citadelle qui abrita jadis le château des éphémères rois de Majorque.

Au point de vue militaire, notre souci principal a d'abord été notre difficulté à nous organiser. Les effectifs arrivaient ou repartaient sans grande logique, et surtout sans un cadre administratif précis. Cela dura quelques années quand enfin, en 1655, fut prise la décision de créer un régiment spécifiquement affecté aux terres catalanes. Officiellement installé le 25 mai 1657, il fut d'abord appelé "régiment Catalan-Mazarin", avant de devenir dès la mort du cardinal (en mars 1661) le "régiment Royal-Catalan".

C'est en son sein que je sers encore. Il est officiellement sous le commandement de Joseph de Caramany, issu d'une vieille famille des environs de Gerona qui a choisi les intérêts français durant les années de guerres. Mais dans la réalité, nous savons tous que le vrai détenteur de l'autorité est Anne de Noailles, le gouverneur de la province.

Lequel m'honnore d'une confiance toute pariculière!

Publié dans Billets d'Athanase

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Devenir propriétaire: quelle aventure juridique!

Publié le par Jaume

Sylvia et moi nous sommes lancés dans quelque chose qui est devenu une véritable aventure! Rassurez-vous: aucun crime à l'horizon et il est peu probable que Patrick en tire la matière d'un livre. Quoique! Le connaissant, il est capable de s'en lancer le défi!

Nous en parlions depuis quelques temps et nous avons enfin décidé de franchir le pas: acheter un terrain. Oh! Pas un grand, bien sûr! Et pas trop loin de la cité d'Argelès! Notre but, en fait, est d'avoir un endroit où nous pourrions emmener nos enfants pour se détendre et respirer l'air frais lorsque arrivent les beaux jours. Je vous l'ai dit en vous présentant la maison que nous habitons au Carrer de la panna: elle est dépourvue de jardin et du moindre espace extérieur. Alors bien sûr nous pouvons promener Miquel et Marianna dans la cité ou même dans l'espace qui nous sépare de la mer (en faisant attention aux marécages!...), mais cela n'est pas la même chose qu'un endroit vraiment à soi.

Avouez que de temps en temps, cela nous ferait du bien!

Le terrain, nous l'avons trouvé. Ce que nous n'avions pas complètement prévu, c'est le nombre d'étapes à franchir avant de conclure définitivement l'affaire. Je ne sais pas si votre époque est aussi fertile en formalités diverses (Patrick me dit que c'est même pire par certains aspects), mais quel parcours long et difficile!

Tout d'abord il faut se mettre d'accord sur le prix de la transaction. On pourrait penser qu'il suffit que l'acheteur et le vendeur s'entendent à ce sujet. Eh bien non! Car la communauté villageoise à laquelle nous appartenons tous a son mot à dire! Il ne faut en effet pas que certains pratiquent des prix exorbitants (trop bas ou trop chers) qui perturberaient par ricochet l'équilibre financier de toutes les autres transactions se produisant dans les environs. Il est donc fréquent que les consuls de la cité (en général celle sur le territoire de laquelle se trouve l'achat envisagé) demandent un "rapport d'estime", au sens d'estimation bien sûr, à quelques-uns des habitants. Ces derniers sont appelés des "surposés" (sobreposats) et ils ont une connaissance réelle de la valeur des biens (terrains, maisons, jardins, parfois même bétail...) situés à l'endroit prévu. Heureusement je saurai ne pas me faire spolier, car la petite vigne que Sylvia et moi projetons d'acheter se situe seulement à un peu plus d'une lieue catalane (environ 2 kilomètres, me souffle Patrick pour vous). Grâce au bouche à oreille des uns et des autres, j'ai déjà une bonne appréciation de sa valeur.

Le terrain que nous avons choisi, entouré de rouge. En bas à droite, en jaune: les abords d'Argelès.

Autre avantage: Miquel et Marianna adorent monter avec nous sur les calmes chevaux des gardes de la cité. Nous pourrons donc nous y rendre sans la moindre difficulté. La vigne elle-même est voisine d'une olivette (en marron sur le plan ci-dessus), dont le propriétaire m'a déjà dit que nous pourrons l'utiliser librement pour nous mettre à l'ombre lors des grandes chaleurs.

Toutefois, avant de finaliser l'achat encore faut-il être sûr que le bien qu'on espère acquérir est suffisamment libre de droits. Ces cens ou censives (que nous appelons des censals en catalan) qui ont été consentis ou imposés depuis parfois des décennies, voire des siècles, au bénéfice d'acteurs multiples: abbayes, seigneuries voisines, la cité elle-même, voire des particuliers qui les détiennent pour une raison ou une autre. Ces droits (et le devoir de les payer) se transmettent de génération en génération, même si on a souvent oublié la raison pour laquelle ils sont encore en place. À moins que leur bénéficiaire y ait renoncé depuis. Pas par simple générosité mais le plus souvent parce qu'il a pu obtenir un autre arrangement.
Quand on veut acquérir un bien, cela entraîne en tous cas des recherches notariales pour déterminer si des censals pèsent dessus, quel est leur montant et au profit de qui ils doivent être payés. Des recherches qui peuvent être longues!

Il sera ensuite temps qu'arrive le moment de la conclusion de l'acte d'achat! Acte notarié bien sûr. On peut dire que le notaire Doran d'Elne nous connaît bien, désormais (il n'existe hélas plus d'étude notariale à Argelès depuis l'arrêt de Bernat Moxet quand j'avais environ 10 ans). La rédaction de l'acte lui-même ne coule pas de source et donne lieu à de nombreux ultimes arbitrages entre vendeur et acheteur, auxquels s'ajoutent les éventuels intervenants supplémentaires détenant les droits que j'évoquais. Il faut dire que toutes les modalités du paiement (parfois fort complexes) et les conséquences du changement de propriétaire y sont longuement énumérées. Quand le document sera signé, une copie en sera transmise à chacune des deux parties. Lorsqu'une de mes enquêtes m'a conduit à Espira, dans le Conflent, Pau Cadell m'avait permis d'effectuer des recherches dans un grand coffre où étaient conservés de multiples parchemins concernant sa famille depuis des générations, dont plusieurs actes de propriété. La plupart d'entre nous, même ceux qui ne savent pas lire, possèdent un endroit où sont rangés ces témoignages du passé juridique d'eux et de leurs aïeux.

Un acte de vente (long!) rédigé par Bernat Moxet Il est vrai que les notaires se font payer à la ligne écrite!

Et enfin, enfin, nous pourrons profiter de cette vigne et de l'abri de l'olivette mitoyenne! Autant en effet ne pas attendre ce qu'elle est devenue à votre époque, dont Patrick m'a envoyé des images.

Il paraît qu'on appelle cela "le progrès"!... Même si on y aperçoit encore quelques vieux oliviers.

Lui-même, d'ailleurs, m'a précisé que lorsqu'elle existait, cette vigne était vraiment un endroit très agréable et qu'elle produisait un très bon raisin.

Mais comment sait-il ça, lui???... Il n'a pas voulu me le dire, ce cachotier!

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