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mon environnement social

La contrebande du sel

Publié le par Jaume Ribera

Dans notre région, la contrebande est une activité très répandue depuis des siècles. Que voulez-vous! Les pratiques fiscales ont toujours été très différentes entre les deux royaumes situés de part et d'autre de la montagne pyrénéenne. Alors évidemment, quand on habite dans une région frontalière située aux limites d'un pays qui pratique des taux d'imposition moins lourds que dans les terres voisines, la tentation d'en profiter est grande.
Surtout que la frontière n'était pas très difficile à franchir, à l'époque où elle n'était matérialisée que par les modestes sommets des Corbières.

Franchement, on connaît plus redoutable comme frontière naturelle!

Franchement, on connaît plus redoutable comme frontière naturelle!

Depuis des siècles donc, les biens les plus divers sont transportés à dos d'hommes ou de mules par maints itinéraires plus ou moins secrets. Dont le sel, qui a toujours été un condiment essentiel particulièrement cher chez nos voisins languedociens ou des terres occitanes.

Chez nous le sel n'est pas rare. En effet la proximité de la Méditerranée ou même de vastes étangs en communication avec la mer (Leucate, Canet...) permet d'en récolter assez facilement. Il ne reste plus, ensuite, qu'à lui faire passer la frontière. Ce qui n'est pas l'essentiel du problème!
Un jour où Patrick et moi parlions de tout cela, il m'a fait parvenir cette carte des voies de la contrebande du sel. Je ne sais pas où il l'a trouvée mais elle me semble particulièrement explicite.

De la mer vers l'intérieur des terres: un trafic intense!

De la mer vers l'intérieur des terres: un trafic intense!

Inutile de vous dire que lorsque la nouvelle est arrivée selon laquelle les autorités françaises décidaient de nous soumettre à l'impôt de la gabelle (je vous en ai parlé, même si c'était hélas il y a plus d'un an!...), il n'a pas fallu longtemps pour que l'esprit contrebandier qui sommeille toujours un peu parmi nous s'agite à nouveau.

Et qui dit trafics dit rivalités.
Qui dit rivalités dit règlements de comptes.
Et qui dit règlements de comptes dit souvent, hélas, crimes.

Or dans les environs d'Argelès, désormais, quand un crime se produit (a fortiori plusieurs) vers qui se tourne-t-on? Vers moi!...
Et c'est ainsi qu'à nouveau j'ai dû me mettre en chasse de malfaisants faisant peu de cas de la vie de leurs contemporains. À cause de quelques sacs de sel!...

À moins que!...
Et si c'était pour de tout autres raisons qu'ont eu lieu ces crimes particulièrement violents???

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Le retour de la gabelle

Publié le par Jaume Ribera

La gabelle!...
Parmi tous les impôts et toutes les taxes que nous devons payer, c'est sans doute l'une de celles qui est la plus impopulaire. D'abord parce qu'elle concerne tout le monde au sujet de la possession d'un produit qui nous est essentiel. Ensuite parce qu'elle est longtemps restée inconnue dans notre région.

Vous le savez certainement: la gabelle est l'impôt sur le sel. Sur sa possession, plus précisément. Quoi que vous en fassiez, et même si vous vous contentez d'en garder des sacs auxquels vous ne touchez jamais et dont vous n'utilisez jamais le contenu (quelle drôle d'idée!...), vous devez payer cette taxe.

Or du sel, nous en utilisons. Nous en utilisons même beaucoup. Parce que c'est encore le meilleur moyen de conserver une certaine fraîcheur aux aliments que nous allons consommer.

Il n'y a pas mieux que les salaisons ou les saumures pour garder les aliments consommablesIl n'y a pas mieux que les salaisons ou les saumures pour garder les aliments consommables

Il n'y a pas mieux que les salaisons ou les saumures pour garder les aliments consommables

Nous sommes une région où il fait chaud. Parfois même très chaud, comme en ce torride été 1662 que nous vivons en ce moment.
Couvrir les produits frais de sel leur permet de rester propres à la consommation. D'autant plus que nous sommes voisins de la mer, et qu'il y a longtemps eu des pêcheurs dans notre région. Il y en a moins en ce moment, mais on continue à consommer du poisson. Une denrée qui se dégrade vite, et à laquelle le sel permet d'assurer une consommation saine. On sait cela depuis les plus anciens temps.

C'est sans doute pour cela qu'à la fin du XIII° siècle (1283, me dit Francisco, bien plus savant que moi avec les dates), le roi de l'époque Pere III el Gran, roi d'Aragon, exempta tout le pays catalan de l'impôt sur le sel.
Bon! Il y avait sûrement d'autres raisons, plus politiques: c'était l'époque de sa grande querelle avec son frère Jaume II, qui venait de s'émanciper en fondant le royaume de Majorque, avec Perpignan pour capitale.

Deux frères qui se firent la guerre toute leur vie

Quoi qu'il en soit, nos contrées catalanes du nord des Pyrénées étaient exemptées de cet impôt depuis lors. En 1659, nous sommes passés sous l'autorité du royaume de France. Mais lors de son voyage chez nous, l'année suivante, notre nouveau roi (Louis XIV donc) l'a affirmé haut et fort à plusieurs reprises: pas question de toucher à nos privilèges coutumiers!
L'affaire était donc simple: gabelle il n'y avait pas dans le passé, gabelle il n'y aurait pas à l'avenir!...

Et sur ce, surprise!...
Au début de cette année (1662, donc), nous apprenons qu'à Paris le roi vient de décider de soumettre la plupart d'entre nous à cette taxe. Vous imaginez l'impopularité de cette décision.
Aussitôt, les vieilles routes de la contrebande du sel qui avaient été florissantes durant des siècles entre le Roussillon et le Languedoc se sont réorganisées; le pouvoir royal a envoyé des contrôleurs chargés de vérifier si tous ceux qui possédaient du sel avaient payé leurs taxes dessus; et les incidents, parfois violents, ont débuté.

Alors même si le commerce du sel n'atteint pas chez nous le volume qu'il a dans certaines régions, où les greniers à sel sont parfois impressionnants par leur taille, quelque chose me dit que nous n'avons pas fini d'entendre parler de cette maudite gabelle, de ce côté des Pyrénées!...

Tout est mesuré, pesé, taxé...
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Qui nous gouverne, finalement?

Publié le par Jaume Ribera

C'est une question qui peut surprendre, tant la réponse paraît évidente: eh bien le Roi, bien sûr!... C'est-à-dire Louis XIV depuis que nous sommes devenus Français...

Mais il n'en est bien sûr rien dans la réalité quotidienne qui est la nôtre. Louis XIV ne représente pas encore grand chose dans la région, à part peut-être pour ceux qui ont assisté à son arrivée et à ses déplacements dans Perpignan lors de sa venue en avril 1660, et qui ont fugacement pu apercevoir sa silhouette à l'intérieur des coches qui le conduisaient d'un endroit à l'autre. Et encore Louis a-t-il peu bougé, tant il faisait mauvais et tant il a plu, durant son séjour dans sa nouvelle province.
Mais c'est tout! Comment pourrait-il en être autrement, d'ailleurs? Le traité qui nous a rattachés au Royaume de France ne date que de novembre 1659. Deux ans plus tard, la langue que nous parlons est toujours le catalan; les lois que nous appliquons sont toujours celles de la monarchie espagnole et des usages catalans, que Louis a d'ailleurs pleinement confirmés; les monnaies que nous utilisons (quand nous ne leur préférons pas plus simplement le troc) sont espagnoles ou plus souvent purement locales.

Aux monnaies françaises (à gauche) ou espagnoles (à droite), nous préférons souvent les pellofes locales (un exemple au centre)Aux monnaies françaises (à gauche) ou espagnoles (à droite), nous préférons souvent les pellofes locales (un exemple au centre)Aux monnaies françaises (à gauche) ou espagnoles (à droite), nous préférons souvent les pellofes locales (un exemple au centre)

Aux monnaies françaises (à gauche) ou espagnoles (à droite), nous préférons souvent les pellofes locales (un exemple au centre)

Autant dire qu'il faudra sans doute longtemps à la Couronne de France pour absorber notre région dans son système politique et social. Et que ce n'est pas l'image d'un roi forcément lointain de nous qui y changera quelque chose.
D'où l'importance des institutions mises en place pour nous diriger. Dans un premier temps, c'est le Gouverneur de la province qui a eu tous les pouvoirs. Durant les dernières années de la guerre, c'est François de Sagarre qui occupa le poste. Il a francisé son nom, mais en fait il est Catalan, originaire de Lleida. Rallié depuis longtemps aux intérêts français, il en a été récompensé par ce poste éminent, ce qui lui valut une franche détestation dans toute la province. D'ailleurs sitôt celle-ci définitivement annexée, Paris a préféré confier la fonction de gouverneur à un Français, venu des confins du Limousin et du Périgord: Anne de Noailles. Ceux d'entre vous qui ont lu le récit de mes enquêtes savent que je l'ai rencontré plusieurs fois et que, finalement, nous nous apprécions mutuellement.
 

François de Sagarre et Anne de Noailles, nos deux gouverneurs successifsFrançois de Sagarre et Anne de Noailles, nos deux gouverneurs successifs

François de Sagarre et Anne de Noailles, nos deux gouverneurs successifs

Mais là n'est pas la question! Il se dit beaucoup, ces derniers temps, que Noailles est de moins en moins présent dans la province. Non pas qu'il se désintéresse de sa fonction, non! Mais le poste de gouverneur ne comblerait pas suffisamment ses ambitions; après tout, il est militaire et la région est en paix, désormais. Ce n'est pas ici qu'il pourra faire prospérer sa carrière. Mais surtout, sans doute lassés par la persistance des complots permanents qui naissent ici, ceux qui entourent le Roi à Paris veulent plus s'appuyer sur des instances spécifiquement locales, supposées plus capables de s'y retrouver entre tous les clans.

C'est ainsi que s'est produite, au cours des années 1660 et 1661, la mise en place du Conseil Souverain du Roussillon, qui a absorbé toutes les instances déjà en place.

Un palais ancien au cœur de Perpignan pour ce nouveau lieu de pouvoir

Logée dans le très ancien Palais de la Députation, à deux pas de la Loge de Mer qui est depuis des siècles le centre du Perpignan important, l'institution se veut surtout une instance judiciaire chargée de juger toutes les affaires civiles et criminelles qui lui sont soumises; mais elle est aussi une instance politique, puisqu'elle est automatiquement saisie de tout sujet impliquant la relation avec notre nouveau royaume.
Qui dirige ce Conseil? C'est là que les choses se compliquent. Et mon ami Athanase de Mostuéjouls, idéalement placé à la forteresse, me raconte parfois que les réunions en sont souvent houleuses et qu'elles ont du mal à décider quoi que ce soit, tant tous veulent s'en assurer le contrôle. Il faut dire qu'on y trouve un beau monde très hétéroclite: des Catalans ralliés à la France, des Espagnols en rupture avec la couronne vieillissante de Philippe IV, des Français nommés là pour essayer de jouer le rôle d'arbitres (notamment un certain Charles Macqueron, dont on dit qu'il prend de plus en plus d'importance dans la région).

Ceci pour dire que, finalement, il n'y a pas vraiment de réponse simple à la question posée par le titre de ce billet...
Qui nous gouverne? À Perpignan, c'est très changeant au gré de l'influence fluctuante des uns et des autres. Hors de la ville, c'est souvent les plus influentes des familles locales, à condition qu'elles ne s'opposent pas trop ouvertement aux nouveaux maîtres français. Et dans les plus lointaines des vallées et des paroisses, c'est encore bien souvent les seigneurs locaux (rarement riches, pourtant) appuyés par les batlles qu'ils désignent pour les seconder.

Quelque chose me dit qu'on n'est pas sur le point d'en finir avec les ambitions contradictoires des uns et des autres...
Et qu'une réelle paix n'est pas pour demain dans notre société!...

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Els pescadors

Publié le par Jaume Ribera

Je vous l'ai déjà dit: la mer n'est pas notre amie. Du moins n'est-elle pas l'amie de la plupart de mes contemporains, y compris dans une cité comme Argelès qui est si près d'elle.

Il faut nous comprendre: c'est par la mer que durant des siècles sont arrivés les ennemis, en des temps où la chaîne de montagnes nous apportait une protection contre les conquérants venant du Sud. Par ailleurs les tempêtes et le mauvais temps, fréquemment violents dans notre région, nous viennent aussi le plus souvent de la mer.

Non, la mer n'est pas toujours pour nous une voisine paisible et accueillante

En conséquence, rares sont ceux qui tirent subsistance de l'étendue marine. Et alors que d'assez nombreux pescadors (pêcheurs) fréquentent les étangs que nous connaissons, le long du littoral ou même à l'intérieur des terres, rares sont ceux qui osent s'aventurer en mer.
D'ailleurs, ils ne vont pas loin. Pas question de s'éloigner trop de la cote. Ils ont l'habitude de plaisanter en disant qu'ils aiment tellement leur terre catalane qu'ils ne veulent pas la perdre de vue. Mais la vérité, c'est qu'ils ne veulent pas partir au large.

Ils ne le pourraient de toutes façons pas! Les barques des quelques pêcheurs qui quittent la terre ferme ne sont pas construites pour leur permettre d'affronter des flots susceptibles de s'agiter soudain.
Nos barques ne sont pas très éloignées de celles dont Patrick m'a dit que vous les appelez "barques catalanes", amoureusement décorées et abondamment exposées aux regards sur les plages de nos quelques ports. Mais elles sont plus sobres, plus fonctionnelles pour tout dire.
De petite taille, elles ne dépassent pas 3 ou 4 toises (traduction de Patrick: entre 7 et 8 mètres). Elles sont à fond plat, pointues de façon identique à la poupe et à la proue. Équipées d'une voile, elles se manœuvrent aussi par les avirons, ce qui augmente leur maniabilité d'autant plus qu'elles sont légères.

Rassemblées sur la plage, en attendant de reprendre la mer

Tout cela est certes très pratique pour naviguer, mais est également assez fragile. C'est pour cela que ces petites barques sont surtout utilisées dans les ports de la Côte rocheuse, là où la montagne pyrénéenne se jette dans la mer.

Il n'y a guère que deux ports qui ont un peu d'importance. Collioure, bien sûr, et Banyuls de la Marenda. Entre les deux, Port-Vendres n'est quasiment plus peuplé et a perdu une large partie de son activité. Même si des rumeurs disent que les Français ont pour projet de lui redonner son importance passée.

De multiples anses et criques, mais très peu de ports

Après Banyuls, il n'y a guère que de rares maisons accrochées aux rochers, même pas regroupées en hameaux (sauf le minuscule Cerbère). Tout le long de la côte rocheuse, se trouvent entre ces bourgades de nombreuses petites criques et autant d'anses discrètes, pas toujours accessibles de la terre ferme, dans les recoins desquelles il est loisible de venir pêcher à l'abri de la houle du large.
Alors bien sûr, dans ces lieux, il existe des familles de pêcheurs. Certaines le sont depuis plusieurs siècles, d'ailleurs. Cantonnées dans une pauvreté réelle, tant il y a peu de profits à faire dans cette activité. S'il y a peu de pêcheurs, c'est aussi parce qu'il y a peu de consommateurs. Les coquillages et quelques crustacés sont certes présents dans notre cuisine. Les poissons le sont moins, hormis la bullinada dont je vous reparlerai.

Ceci pour dire qu'els pescadores ne roulent pas sur l'or. C'est sans doute pour cela que tout le long de la côte, se multiplient toutes sortes de trafics, surtout depuis que cette zone rocheuse est devenue frontalière.

Il faudra que de cela aussi, je vous en reparle...

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Routes et chemins

Publié le par Jaume Ribera

Encore faut-il pouvoir!...
C'est ce que beaucoup d'entre vous, sans doute, ont pensé lorsque je vous ai parlé de nos déplacements, récemment. C'est une chose, en effet, de vouloir se rendre dans un village voisin, voire à la grande cité la plus proche, voire dans certains cas d'entamer le long voyage de la migration.
C'en est une autre de le pouvoir. Physiquement.

En effet, une très grande majorité des déplacements, dans nos contrées et à mon époque, s'effectue à pied. Cela implique forcément une durée plus longue dans les activités!

Un colporteur, qui fait partie des plus nombreux d'entre nous qui se déplacent

Nous n'avons bien sûr pas les moyens de déplacements variés qui sont les vôtres, dont me parle parfois Patrick avec d'autant plus de précautions qu'il sait que j'ai du mal à les imaginer.
L'essentiel se fait donc à pied, ou à cheval (l'âne ou le mulet, pour certains). N'allez pas croire que le cheval soit exclusivement la monture des riches et des nobles. Dans les campagnes, nombreux sont ceux qui, dès l'enfance, savent monter. Et qui ont donc la capacité d'utiliser ce moyen de transport.
Cela dit, les déplacements du quotidien restent le plus souvent pédestres. En effet, s'il est habituel qu'il y ait un ou deux chevaux au sein de chaque communauté villageoise, il est rare qu'ils puissent être utilisés privativement par tel ou tel, sauf cas d'urgence.

Il y a quelque chose qui ne manque pas, en revanche, c'est l'abondant réseau de voies de déplacement. Routes, chemins, sentiers, ils sont innombrables. Leur tracé est parfois changeant, au gré des saisons; mais ils couvrent l'ensemble de notre région avec bien plus de densité qu'on pourrait l'imaginer (et bien plus qu'à votre époque, si j'en crois ce que me dit Patrick).

Reconnaissons-le: il ne reste bien sûr plus rien, ou presque, du réseau des routes qui avaient été construites du temps de l'empire romain. Quelques vagues souvenirs, ici ou là, quand le tracé de ces anciennes voies a continué à être utilisé, parce qu'il était le plus évident: celle qui "descend" des Corbières et longe (pas trop près) la côte; celle qui relie Perpignan à la trouée du Perthus, pour entrer en Espagne; celles qui suivent le cours des trois grandes rivières (Tech, Têt, Agly) en remontant leurs vallées... et c'est à peu près tout. Et bien sûr, ces voies n'ont plus rien à voir avec celles construites à l'époque. Cela fait longtemps, en effet, que les dalles qui les recouvraient et les cailloux qui les stabilisaient ont été enlevés et utilisés dans diverses constructions alentours. Mais ces routes, même si elles sont désormais faites uniquement en terre, sont assez larges, bien dégagées de la végétation, et carrossables la plupart du temps, sauf en cas de très grosses pluies.

Il est rare, toutefois, de pouvoir se déplacer sur d'aussi belles voies

Les voies les plus nombreuses sont, toutefois, les chemins ou sentiers qui sillonnent toute la campagne, en plaine ou en montagne. Il serait vain d'en dater l'origine. Beaucoup sont apparus lorsque se sont fixées les communautés villageoises, il y a environ sept siècles (pour moi; donc durant les dernières décennies du premier millénaire). Mais il est des sentiers, surtout sur les flancs des reliefs, qui sont apparus plus tardivement. Pour répondre à des besoins ponctuels de déplacement: l'importance croissante d'un village des environs, la construction d'un mas écarté, l'extension d'une zone de cultures...
L'entretien de ces chemins et de ces sentiers est plus aléatoire. En principe, les seigneurs qui possèdent le village ont le devoir de faire entretenir toutes les voies passant sur leur territoire. Concrètement, cela veut dire qu'à certains moments de l'année, les populations doivent défricher, élaguer, combler, renforcer... Les fameuses "corvées" par lesquelles votre époque se plaît tant à caricaturer la mienne et les siècles qui l'ont précédée; oubliant au passage que tous ces travaux collectifs, certes imposés, nous permettent aussi de nous approvisionner gratuitement en bois, en terre, en moellons...  qui nous sont bien utiles, en même temps qu'ils entretiennent la forêt. Tout le monde y gagne, finalement...

D'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-boisD'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-boisD'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-bois

D'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-bois

Il en résulte un sentiment d'activité assez intense dans toute la région. Surtout lorsque la saison est à la vente des produits de la récolte, ou quand une pause dans les travaux des champs est mise à profit pour aller chercher les produits dont on a besoin, ou pour se rendre chez le notaire de la grande ville.
Bien sûr, il y a plus de passage, et de va-et-vient, sur la grande route qui relie Perpignan et Argelès (par exemple), que sur le chemin qui remonte la vallée de Lavall, au-dessus de Sorède et d'Argelès... Mais il n'est pas rare, au cours d'un déplacement, de croiser d'autres individus avec lesquels il est d'usage d'échanger quelques paroles, quelques nouvelles sur tel ou tel, voir pourquoi pas quelques produits qu'on achètera ou troquera au hasard de la rencontre.

À moins que l'on n'ait pas de chance, et que celui (ou, dans ce cas, ceux) que l'on croise soi(en)t animé(s) d'intentions malsaines, voire criminelles.
Car c'est le grand risque des déplacements, à mon époque: la difficulté à assurer notre sécurité au creux des sentiers parfois isolés que nous sommes amenés à emprunter.

Je vous en reparlerai, à l'occasion.

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Nos déplacements

Publié le par Jaume Ribera

Dans les romans rédigés à partir de mes enquêtes, mais aussi au travers de certains des textes de ce blog, sont souvent évoqués des déplacements, parfois assez longs, effectués par mes contemporains.
Que cela me permette, dans un premier temps, de tordre le cou à une légende encore assez vivace dans votre lointain siècle: vos ancêtres qui vivent à mon époque, pensez-vous, ne se déplacent pas. Ils restent rivés à leur village de naissance, s'y marient et y meurent. C'est assez largement faux. Bien sûr, les lignées familiales sont marquées par les terres possédées, ou par celles sur lesquelles on travaille. Cela limite donc le champ des déplacements. Et c'est vrai qu'une assez grande proportion des individus vit et meurt là où chacun est né. Ou en tous cas dans un rayon de deux ou trois lieues (une quinzaine de kilomètres, tient à me préciser Patrick, pour que vous me compreniez mieux, dit-il).
Mais il serait totalement faux d'imaginer que l'on ne bouge pas de son village!

Mes contemporains connaissent trois types de déplacements.

Tout d'abord, les mouvements liés à la vie quotidienne. Celle des marchés, de la vente ou de l'achat de ce qui a été produit ou qui nous est nécessaire.

Le marché de la cité voisine, vers lequel convergent tant de villageois des environs

Notre habitat (surtout dans les espaces montagneux) repose sur des entités villageoises de taille modeste. Il est nécessaire de se rendre au bourg le plus proche, et parfois dans les cités de la plaine, assez régulièrement. Au moins une fois par semaine, parfois plus à la belle saison. Bien sûr, nos artisans sont approvisionnés par les traginers, dont je vous ai parlé, qui vont de village en village. Mais on ne peut pas tout obtenir par leur moyen.
Et surtout, le marché (la foire à certaines grandes occasions) est l'endroit idéal pour rester au contact de la communauté: on y apprend des nouvelles des uns et des autres, on y transmet les siennes, on discute ventes, successions, mariages... On maintient ce que vous appelez le lien social entre tous...

Ce même lien qui est la cause d'autres déplacements. Les cérémonies familiales sont quelque chose d'important à notre époque. Lors de la naissance d'un enfant, le parrain et la marraine (personnages importants de mon temps) peuvent être choisis dans la parentèle éloignée, ou au sein de son réseau d'amitiés ou de sociabilité. Il est fréquent que ceux qui ont été choisis viennent d'un village parfois éloigné.
Il en est de même pour les mariages, qui n'unissent pas forcément des jeunes gens habitant au même village.

Une noce se rend au lieu du mariage, dans le village voisin

La fête, mais avant elle les nombreuses rencontres pour conclure le mariage, impliquent des déplacements. Et pour peu que le notaire choisi pour rédiger le contrat de mariage soit établi dans une cité voisine, il faudra se rendre jusqu'à son étude. Par exemple, nous n'avons pas de notaire à Argelès. Il nous faut donc aller au moins jusqu'à Elne ou Collioure, et parfois jusqu'à Perpignan.
Enfin, le décès de l'un d'entre nous rassemble aussi tous les proches. Des membres de la famille, même si elle s'est géographiquement éloignée, mais aussi des proches du défunt. Là encore, il est assez fréquent de rencontrer des groupes se rendant d'un village à l'autre, à l'occasion d'obsèques.

Enfin, il ne faut pas négliger une troisième cause de déplacements, plus définitive. Je veux parler de la migration. C'est à dire le départ pour aller s'installer ailleurs. La vie est dure dans les villages de montagne. Et lorsqu'il y a plusieurs enfants dans une famille, il est difficile pour tous de trouver suffisamment de travail pour gagner sa vie. Pour peu qu'il ne soit pas attiré par la vie religieuse, un cadet préfèrera quitter son village, et partir dans la plaine, sur la côte, voire en Catalogne espagnole, pour s'y établir. La plupart du temps, il ne revient jamais dans son village de naissance. Mais parfois, surtout s'il a réussi à s'installer à l'abri du besoin, il lui arrivera d'y retourner pour telle ou telle grande occasion. Ce sera l'occasion d'autres déplacements.
Notre région a fortement bénéficié de ces mouvements de migration, jusqu'à il y a une cinquantaine d'années. À cette époque, les temps étaient troublés dans le Royaume de France, et notre région avait perdu beaucoup d'habitants lors d'épidémie durant les décennies précédentes. Nos vallées étaient dès lors attractives, et nous avons connu des vagues d'arrivées, parfois étagées sur plusieurs années, en provenance de régions éloignées. Les nouveaux arrivants n'ont pas forcément trouvé tout de suite leur point d'ancrage. Là aussi, cela a engendré des déplacements fréquents dans notre région.

Notre géographie a été profondément façonnée par tous ces mouvements. Routes, chemins, pistes et sentiers sont innombrables. Bien plus qu'à votre époque.
Nous en reparlerons.

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Les métiers du tissu (III)

Publié le par Jaume Ribera

Et enfin, les tissus dont je vous ai expliqué qui les fabrique, les apprête, les teint... prennent leur forme définitive. Celle à laquelle ils étaient destinés. Là encore, plusieurs artisans mettent en œuvre leur savoir-faire à ce stade de la fabrication de ces objets qui sont particulièrement mêlés à notre quotidien. Je vais vous parler de trois d'entre eux: el sastre (le tailleur), el flassader (celui qui fabrique les couvertures) et el barretaire (le chapelier).

Mais au préalable, comment ne pas évoquer celles qui fabriquent la plupart des objets de tissu que nous utilisons? Celles qui, à partir d'un coupon neuf tout juste acheté chez ceux que nous avons évoqués dans les textes précédents, vont entièrement l'imaginer, le découper, le façonner, lui donner vie: els costureras, les couturières. Au féminin, bien sûr, car les femmes sont les seules à pratiquer cet art. Elles l'ont appris dès leur plus jeune âge, à la maison, en regardant faire puis en aidant leur mère, leurs grands-mères, leurs tantes...
Il y a toujours quelque chose à repriser, à réparer, parmi les nombreux linges d'une maisonnée. Qui aurait l'idée de faire faire cela par autrui, quand toutes les femmes qui vivent sous le toit familial sont expertes dans le maniement de l'aiguille et du fil?
Tellement expertes, d'ailleurs, que certaines en profitent pour se spécialiser et pour fabriquer des objets qu'elles vont ensuite vendre sur les marchés, ou auprès des venedors qui sillonnent toute la région, avec leur chargement totalement hétéroclite qu'ils essaient de vendre dans les villages ou les mas isolés. Patrick me dit qu'un de ces objets typiquement local est parvenu jusqu'à vous: les vigatanes, ces sortes d'espadrilles à lacet fabriquées lors des veillées au coin du feu.

Souvent, c'est l'homme du foyer qui assemble les cordes de la semelle. Mais toutes les coutures sont le travail des femmes

Cela dit, dès que le tissu doit être travaillé dans un but plus complexe, notamment un vêtement, c'est à l'un des artisans les plus fréquents dans notre société qu'on doit sa réalisation: el sastre. Il y a un tailleur d'habits dans presque tous les villages. D'abord, parce que tout le monde a besoin de vêtements correctement fabriqués, et donc suffisamment solides pour résister à l'usure. Mais aussi, parce que le tailleur prolonge encore l'usage des habits qui ont déjà vécu longtemps: il les retaille au fur et à mesure que les enfants grandissent; il sait en retourner les tissus quand leur endroit présente trop de points d'usure; avec souvent peu de matière brute (les gens ne sont pas riches), il sait fabriquer des habits de cérémonie tout à fait acceptables.

Peu d'outils, un savoir-faire répétitif... Un métier essentiel, mais assez mal reconnu


Bref, le tailleur est un personnage important de notre société. Il n'est pourtant pas vraiment un notable, car il n'est pas riche: à quelques exceptions près, dans la grande ville de Perpignan, sa tâche est certes essentielle, mais pas assez sophistiquée pour qu'elle lui rapporte beaucoup d'argent.

Plus spécialisé, el flassader est aussi plus rare. Et pourtant! Quel outil essentiel est celui qu'il fabrique: les couvertures. Comme vous vous en doutez, il n'y a pas de chauffage dans nos maisons. Le foyer (quand il y en a un!...) est laissé en veille durant la nuit, mais sa chaleur s'atténue rapidement. Alors, avoir une bonne couverture bien chaude est important; surtout en hiver. Elle est en général en laine, qu'il a fallu contraindre et en quelque sorte discipliner à l'intérieur d'un grand fourreau, afin qu'elle reste égale sur toute la surface. La couverture est, souvent, une des pièces principales de la dot des jeunes mariées dans les milieux les moins aisés. C'est pourquoi un soin tout particulier doit être apporté à sa fabrication.

A priori, c'est un objet qui peut sembler plus futile que fabrique el barretaire. Mais il n'en est rien. Le chapeau, ou en tous cas le couvre-chef, est très répandu dans notre habillement, même le plus quotidien. Certes, la vieille croyance des siècles antérieurs selon laquelle nul ne devait rester nu-tête sous peine de se faire dévorer le cerveau par n'importe quelle bête commence (mais commence seulement) à disparaître. Mais d'une part l'habitude reste tenace, et d'autre part nous vivons dans une région où se couvrir la tête est souvent une nécessité: pour se protéger du soleil, ou au contraire pour adoucir la froidure de l'hiver. Donc celui qui fabrique ces couvre-chefs a une clientèle toute trouvée, et nombreuse.
Les femmes, cela dit, se fabriquent souvent elles-mêmes leurs gandallas, sortes de courts fichus de laine, qui rassemblent les cheveux vers l'arrière.

Gandalla (à gauche) et Barretina (à droite): des couvre-chefs simples et omniprésentsGandalla (à gauche) et Barretina (à droite): des couvre-chefs simples et omniprésents

Gandalla (à gauche) et Barretina (à droite): des couvre-chefs simples et omniprésents

Chez les hommes, le plus répandu des couvre-chefs est la barretina. Une coiffe typique de notre région catalane. Pas forcément très esthétique, avec son étrange forme de bosse qui s'affaisse sur le côté (ou parfois sur le front, ce qui est encore moins pratique), mais tellement généralisée!

Et presque toujours, allez savoir pourquoi, de couleur rouge!...

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Les métiers du tissu (II)

Publié le par Jaume Ribera

Quand on a fabriqué le fil à partir de la matière première (animale ou végétale), encore faut-il le travailler et le transformer pour qu'il devienne du tissu. Il existe différents métiers spécialisés dans ce travail de préparation de l'étoffe, tous très représentés dans nos paroisses, y compris les plus reculées d'entre elles.

Le teixidor (tisserand) est l'acteur indispensable de cette succession de métiers. Celui sans lequel le fil, même admirablement préparé, resterait le fil... Sans grande utilité, si on y réfléchit bien. Son savoir, m'a un jour expliqué Francisco, remonte à la nuit des temps, et provient de région très lointaines des nôtres.
De même, ses outils se sont développés au fil des siècles. Chaque tisserand possède au moins un métier à tisser, sorte de grand cadre dans lesquels s'entrecroisent les fils afin qu'ils constituent la trame de la toile à fabriquer.

Un cheminement complexe entre les fils, pour bâtir la trame de la toile

Mais le métier est souvent encombrant. C'est pourquoi le teixidor ne travaille en général pas à l'intérieur de sa maison, mais dans un atelier, où il est même assez fréquent qu'il possède plusieurs métiers, de taille et de modèle différents. Tout cet outillage est une véritable richesse. C'est pourquoi le métier de teixidor est l'un de ceux, parmi les artisans, où les lignées familiales sont les plus fréquentes, les fils ou les gendres succédant aux pères ou aux beaux-pères, afin que ce trésor ne se disperse pas. Cet artisan est souvent quelqu'un qui compte, au sein des communautés villageoises.

Pour autant, une toile qui sort des métiers à tisser du teixidor n'est qu'un tissu assez grossier. Elle est suffisante pour des usages triviaux (sacs de transport, couvertures ou toiles courantes...). Mais elle serait impropre pour y tailler un vêtement, même modeste, ou un tissu plus noble (nappe, drap, étole, voile liturgique...). Le tissu doit, au préalable, avoir été travaillé par le parayre (pareur, ou foulonier). C'est lui qui travaille la toile pour l'assouplir, la rendre plus étanche, plus douce, bref lui donner une qualité supérieure à celle qu'a produite le teixidor. Ce n'est pas un hasard si les plus doués des parayres sont également des marchands de toiles, souvent assez aisés. Du côté de Prats de Mollo, il existe plusieurs riches familles de parayres, qui ont construit leur fortune à la fois sur leur savoir-faire de fabricants, et sur leur rôle de négociants. Emanuel d'Oms m'a laissé entendre que certaines de ces familles sont parmi ses plus fermes soutiens en Haut-Vallespir, contre la main mise de la royauté française sur nos contrées. C'est peut-être parce que les métiers du tissu sont bien plus règlementé en France qu'ils l'étaient en Espagne.
Quoi qu'il en soit, les parayres sont souvent aisés. Il faut reconnaître que pour exercer leur métier, le matériel est facilement accessible et particulièrement peu onéreux: il suffit bien souvent de quelques cordes, de pas mal d'eau (c'est un métier que l'on rencontre près des rivières) et ... de bonnes jambes!

Peu d'outils, certes, mais beaucoup de main d'œuvre et surtout du savoir-faire...Peu d'outils, certes, mais beaucoup de main d'œuvre et surtout du savoir-faire...

Peu d'outils, certes, mais beaucoup de main d'œuvre et surtout du savoir-faire...

Même s'il est vrai que certains parayres sont équipés de moulins à foulon, qui font le travail mécaniquement, en ne faisant plus appel à la main d'œuvre manuelle (des pieds, plutôt!...). Ceux-ci, toutefois, ne sont pas très répandus dans notre région.

En association avec le parayre, et travaillant le tissu souvent au même moment de sa transformation, en fonction du but recherché, intervient le tintorer. Là, pour le coup, c'est un métier aux nombreuses conséquences nuisibles pour la santé. Teindre un tissu, cela veut en effet dire le tremper et le retremper dans des solutions colorées, qui vont lui donner sa teinte. Alors certes, la plupart du temps, les teintes sont trouvées par des mélanges de plantes naturelles. Mais celles-ci, souvent, sont chères (car elles proviennent de lointaines contrées). Alors depuis des siècles des substances de remplacement ont été mises au point, dont la manipulation est dangereuse. En tant que médecin, il m'est hélas arrivé de devoir soigner des malades ayant inventé et manipulé de tels mélanges hasardeux, qu'ils avaient imaginés pour donner aux tissus des couleurs qu'ils croyaient parfaites, à un moindre coût.
De plus, le tintorer exerce son métier en étant en permanence exposé aux effluves des bains dans lesquels trempent ses tissus. Là encore, sa santé s'en ressent assez vite.
C'est pour cela que c'est un métier moins répandu: il est plus dur!

Il paraît que votre époque a inventé un mot pour décrire cela: la pollution

Tissé, préparé, teint, ... le tissu pourra enfin être utilisé pour lui donner sa destination finale. C'est le travail d'autres artisans, que je vous présenterai bientôt.

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Les métiers du tissu (I)

Publié le par Jaume Ribera

Notre époque se caractérise, comme celles qui l'ont précédée, par une très grande diversité des métiers des uns et des autres. Je crois qu'hélas beaucoup de ceux-ci ont disparu au fil des siècles qui nous séparent, ou plus exactement qu'ils se sont regroupés dans des activités uniques.
Il en est ainsi des métiers du tissu. Tous nos villages, sauf les plus petits, comptent parmi leur population un ou plusieurs artisans qui travaillent les tissus, pour fabriquer tous les objets qui nous sont utiles dans la vie quotidienne: linges de maison, sacs et contenants divers, et bien sûr tous les vêtements.

Plusieurs tissus existent, dès notre époque. Il en existe de forts chers (la soie, les cotonnades), que seuls les plus riches peuvent acquérir ou faire transformer. Il est donc rare d'en rencontrer ailleurs que dans les grandes villes, et seulement chez les notables.
Dans nos campagnes, nos tissus ne sont en général fabriqués que dans trois matières différentes: la laine, le lin et le chanvre. Ce sont trois produits faciles à obtenir (la laine grâce aux moutons, le lin et le chanvre en les cultivant) et à travailler.

La laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nousLa laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nousLa laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nous

La laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nous

Une fois récoltée, la matière doit être travaillée pour la rendre utilisable.
La première tâche est de fabriquer le fil, à partir des pelotes ou des écheveaux amassés. Ce sont souvent les femmes (de tous âges) qui font cela dans nos villages. Et il n'est pas rare, dans un coin de la vaste salle commune de nos maisons, de voir un métier à filer qui servira à occuper les moments creux de la journée. C'est un travail fastidieux, monotone, mais pas vraiment fatiguant. C'est pourquoi même les fillettes ou les adolescentes en prennent leur part.

Filer le tissu, une occupation surtout féminine

Quelques-uns, toutefois, en ont fait leur métier; ce sont les cardayres. Ils travaillent en général surtout la laine, car ils savent également tondre l'animal, dont ils achètent ensuite la toison pour la travailler. Ils sont plus souvent des hommes. Parce qu'ils doivent se déplacer dans de nombreux villages, ce qu'ont plus de mal à faire des femmes ayant en charge la maison familiale. Et surtout parce que tondre un mouton et convoyer les chargements de laine demandent une vraie force physique. Sans compter le difficile travail qu'est le cardage.

El cardayre au travail

Lorsque ces étapes sont accomplies, il est temps de passer le relai à d'autres artisans qui, à partir des fils ainsi constitués, vont fabriquer les toiles et les apprêter.

Je vous parlerai bientôt du rôle de ces parayres, de ces teixidors, de ces tintorers...

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Les mendiants

Publié le par Jaume Ribera

La société dans laquelle je vis n'est pas une société riche, c'est le moins que l'on puisse dire. Et les nombreuses années de guerres que nous venons de traverser n'ont certes pas arrangé cet état de choses! Pour autant, et contrairement à une idée fausse assez largement répandue à votre époque, ai-je compris, nous ne vivons pas dans des conditions misérables.

Il en est pourtant, parmi nous, pour lesquels l'existence est particulièrement difficile: les mendiants, qui vivotent n'importe où et de n'importe quoi. Ils sont souvent vagabonds, errant de paroisses en paroisses, au gré des saisons et du temps qu'il fait.

La plupart du temps, ils ne sont pas nés dans cette situation miséreuse. Les accidents de la vie les y ont plongés. Il y a tant de raisons pour lesquelles on peut tout d'un coup se retrouver sans rien!
Une maladie, une blessure, une infirmité, et il devient soudain impossible de travailler, de gagner sa vie. Si cela dure, voire si les séquelles sont irréversibles, le malade, le blessé, l'infirme se retrouve définitivement sur le bord de la route.

Les mendiants les plus usuels, ceux que la vie a tellement abîmés qu'ils ne peuvent plus faire quoi que ce soit

Plus rarement, l'entrée dans la misère peut survenir parce que le malheureux est banni de son environnement: un cadet chassé du domicile familial par ses frères aînés lors de la mort du patriarche; un malheureux qui a peu à peu accumulé des dettes et dont tous les biens sont saisis; une veuve chassée par la parentèle de son défunt mari... Que sais-je encore? Il serait vain de chercher à incriminer telle ou telle responsabilité.
Ils se retrouvent tout d'un coup, sans même assez de ressources pour pouvoir partir sur les chemins de l'exil. Et restent donc sur place, sombrant dans la déchéance sociale, et devenant de simples mendiants.

Cela dit, et Patrick me dit que c'est une assez grande différence avec votre époque, le mendiant ne devient pas un membre totalement isolé de notre communauté. Il ne se retrouve pas éjecté de celle-ci.

D'abord, parce qu'il y a une forme de solidarité entre mendiants. Bien sûr, je ne suis pas assez naïf pour ignorer les bagarres, les rivalités de territoires, les querelles autour du partage d'un bout de nourriture trouvé par hasard...
Mais l'isolement total n'existe pas; ou du moins, il est rarissime. Et si dans une petite communauté (un petit village, par exemple), se trouve un mendiant, là-bas dans une vieille grange en ruine, tous les habitants le connaissent. Il existe au sein de l'ensemble social. Il n'est pas rayé de la surface de la terre...

Cela explique que certains mendiants conservent, parfois, une sorte de vie de famille... Et même, et cela arrive moins rarement qu'on pourrait le penser, qu'ils aient un enfant!

Une famille de mendiants, unis par le hasard pour ne pas rester seuls


On remarque d'ailleurs que celui-ci ne vivra pas forcément la même vie que ses malheureux parents. La plupart du temps, parce qu'il aura été abandonné auprès de telle ou telle institution religieuse (je vous ai parlé de ces abandons de nouveau-nés, hélas trop fréquents). Qui lui offrira le statut social que ses parents ne pouvait pas lui transmettre.
Mais parfois, parce que de petit travail en petit travail, il réussira peu à peu à s'insérer au sein de la société.

Là est un rôle majeur, et souvent oublié quand vos temps futurs étudient le mien, de nos curés: veiller à toujours maintenir le mendiant au sein de la communauté. C'est pour cela que le curé, assez fréquemment, prend le temps de rédiger un testament quand un de ces miséreux approche du terme de sa pauvre vie. Quitte à écrire, cela s'est vu, que le testateur n'a pas assez de biens pour qu'ils soient légués à quelqu'un d'autre qu'à Dieu!
Mais le testament est fait, et il est même transmis pour enregistrement au notaire pour lequel travaille le curé. Parce que même le plus misérable est un être humain, et qu'à ce titre il mérite d'être reconnu comme tel.

Même s'il n'a rien; même s'il ne peut plus participer aux travaux collectifs; même si son existence n'a plus, en apparence, la moindre utilité sociale.

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