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Le contrat de mariage

Publié le par Jaume Ribera

Lorsque les deux familles sont enfin d'accord en vue des épousailles de deux de leurs enfants; lorsque les présentations ont été faites de part de d'autre, ou du moins ce qui va les symboliser, car il n'y a pas vraiment besoin de présentations entre gens qui se connaissent depuis toujours au sein de la même communauté; lorsque les fiançailles ont été accomplies au su de tous...
Il convient alors de formaliser tout cela de façon solennelle, c'est-à-dire juridique. Je vous ai déjà parlé du rôle essentiel du notaire dans notre société du dix-septième siècle. Lors des mariages, ce rôle est encore plus central: il va rédiger le contrat scellant l'union, ces fameuses capitols matrimonials garnissant par centaines les rayonnages de toutes les officines de notaires qui pullulent dans notre région.

La signature d'un contrat de mariage dans la haute société. Pour nous, il y a moins d'ors, de soies et de tentures, mais le principe est le même: un acte solennel devant une assemblée choisie

Quel notaire? En général (mais les exceptions ne sont pas rares, il faut le reconnaître) celui de la famille du marié. Comme la cérémonie se déroulera, c'est là un fait quasi constant, dans la paroisse de la future épouse, le notaire choisi sera celui de l'autre partie contractante. Afin, bien sûr, de ne pas déséquilibrer ce qui est fondamentalement un échange entre deux noyaux familiaux. Sauf, il faut le signaler, lorsque le mariage projeté va unir un jeune homme issu d'une famille sensiblement moins riche que celle de sa future épouse. Dans ce cas, il est assez fréquent que le notaire soit également celui de cette dernière. C'est après tout là qu'il y a le plus d'enjeux financiers et patrimoniaux, et donc le plus de précautions à prendre.

Parce que ce contrat, c'est avant tout un document financier. Reconnaissons-le, tout cela n'est pas très romantique. Et même si je vous ai dit que les sentiments des deux futurs époux ne sont pas négligés lors des négociations préparatoires, ces inclinations n'apparaissent pas dans le document qui va être rédigé. Seules quelques formules, ici ou là, rappellent que nous sommes aussi des êtres chez qui les sentiments comptent. Mais ces formules, dans le contexte du contrat, sont presque rituelles. Même s'il est tout à fait possible qu'elles correspondent à la vérité des sentiments qu'elles évoquent, elles semblent finalement très impersonnelles, tant elles sont récurrentes (parfois plusieurs fois dans un même contrat).

Quand mon aïeul Joan Antoni Ribera maria sa fille Margarida, c'est "son bon amour paternel" qui le conduisit à donner en dot ... etc...

Et comme c'est un document important, les capitols matrimonials se divisent en plusieurs parties d'inégale importance, mais que l'on retrouve toujours.
   - L'identification des contractants. Ils ne sont pas forcément les futurs mariés. Mais ceux qui vont agir et s'engager pour eux aux clauses qui vont suivre. En général, ce sont les pères; parfois les mères aussi, si une partie des biens qui vont être donnés sont issus d'une dot antérieure; et dans certains cas, tel ou tel parent (frère, oncle, cousin, notamment si le père est déjà décédé).
   - L'énumération des témoins. Ceux-là ne participeront pas aux clauses du contrat. Mais leur présence officialise la valeur de ce qui va être décidé aux yeux de la communauté. Ils sont des voisins, des amis, des parents plus ou moins lointains; leur nombre est variable, et ils peuvent parfois être nombreux. Le notaire décidera s'il les cite tous, ou s'il s'en tient à une autre formule habituelle de ces contrats: y altres parents y amichs (et autres parents et amis).
   - Enfin on passe aux choses sérieuses!... Sans oublier de rappeler que tout cela se fait sous l'autorité morale de l'Église, avec plus ou moins de formules rituelles, selon que le notaire (dont je vous rappelle qu'il est payé à la ligne) a été autorisé ou pas à se montrer bavard. Et là commence l'exposé, qui peut être fort long, de ce qui va être donné par la famille de la mariée à cette dernière, et qu'elle va apporter dans l'escarcelle du nouveau couple. Tout est détaillé, dans les moindres détails. Le don peut être de l'argent, des biens meubles (vêtements, mobiliers, voire animaux de ferme), des terres, et même dans certains cas des droits dont on dispose sur d'autres biens, lesquels droits procureront des revenus.

Il serait inutile, et sans doute fastidieux, d'énumérer tous les types d'engagements accompagnant ces dons à la mariée. Je n'en mentionnerai que trois, révélateurs de ce qui est important pour notre société catalane du dix-septième siècle.
   - Le contrat s'empresse de préciser que la mariée (elle aussi pour le bon amour etc...) apporte en dot à son futur mari les biens qu'elle reçoit par ce contrat. Tous les biens? En général, mais pas forcément. Il se peut qu'elle en conserve une partie, dont elle gardera la jouissance. Même s'il lui faudra toujours l'autorisation de son mari pour les céder ou les vendre.
   - Le contrat pense aussi à l'avenir. C'est-à-dire aux enfants qui devront naître de cette union. Or, la vie ne permet pas forcément à un mariage d'avoir une telle issue: les décès précoces sont nombreux, à mon époque... Le contrat, souvent, précise les conditions dans lesquelles tout ou partie de ces dons devront être restitués à la famille donatrice, en cas d'union restée infertile au moment du décès de l'épouse. Les dons cités sont faits aux conjoints, certes, mais à condition que le couple qui se crée ait une descendance. Car ces dons sont aussi pour consolider la situation sociale des futurs enfants.
   - Les donateurs, enfin, ne s'oublient pas complètement. Il arrive que des contrats précisent clairement qu'ils conservent une part de leurs biens, afin de pouvoir doter leurs autres enfants est-il écrit; ou bien que la dot dont il est question entrera dans le décompte des biens laissés, plus tard, en héritage. D'une certaine manière, le contrat de mariage d'un couple a des conséquences sur le patrimoine familial d'ensemble. Les autres héritiers peuvent donc y être mentionnés, au moins pour préserver leurs droits futurs.
Et il arrive parfois que le contrat envisage même les conditions de vie à venir: soit que le futur marié devra habiter dans sa belle-famille (et lui apporter sa force de travail), soit que les futurs époux s'engagent à subvenir aux besoins des donateurs, durant le reste de leur vie.
Vous le voyez: le contrat de mariage n'est pas un acte à négliger, même s'il est parfois succinct.

Avec ses deux pages seulement, le contrat de mariage entre Pere Trillas et Margarida Ribera fut assez laconique. Ce n'était pas toujours le cas, loin de là.

Vous comprenez qu'il y eut de longues, et parfois houleuses, négociations avant d'en arriver à la signature.
Mais au fait, cette signature a-t-elle lieu avant ou après l'union elle-même? La plupart du temps, avant. Parfois quelques semaines auparavant, le plus souvent durant les jours qui précèdent la cérémonie. Il est même assez fréquent que le contrat soit daté du jour même du mariage. C'est notamment le cas lorsque les époux résident dans un lieu éloigné de l'officine du notaire, et que s'y rendre entraînerait des frais importants. Avec les instructions qu'il a reçues, souvent par l'intermédiaire du curé de la paroisse, le notaire a rédigé l'acte, et lui-même ou un de ses clercs se rendent à la noce où ils sont sûrs d'avoir tout le monde sous la main pour la passation définitive de celui-ci. C'est pour cela que certains contrats sont raturés: il a fallu y réparer un oubli, ou faire une modification au dernier moment.

Il arrive parfois que l'union à l'église soit antérieure à la signature du contrat.
Par exemple, quand il n'y a vraiment pas assez de biens chez l'un des époux (ou les deux) pour qu'il soit crédible de prévoir des clauses matrimoniales; on a beaucoup rencontré ce cas lors des fréquentes arrivées d'immigrants en provenance du Royaume de France, au tout début de mon siècle. Le contrat de mariage a été rédigé par la suite, lorsque l'installation et la sécurité financière étaient devenues suffisamment solides qu'on pût faire des promesses de dons.
Mais il arrive aussi que des raisons plus ... physiologiques nécessitent de hâter la cérémonie religieuse. Quand les futurs époux n'ont pas attendu tous ces préalables pour entamer des relations plus intimes, et que déjà un enfant s'annonce. On pare alors au plus pressé, en mariant les jeunes parents, et on songe ensuite à fixer les termes juridiques du contrat.

Parce que malgré l'omniprésence des préceptes religieux encadrant notre société, les jeunes gens et jeunes filles de mon temps n'ont pas grand-chose à envier à ce que Patrick me raconte de votre époque, quant aux relations intimes...

À condition, toujours, de préserver les apparences...

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L'abbaye disparue de Sant Andreu de Sureda

Publié le par Jaume Ribera

Je vous ai souvent parlé de paroisses disparues. J'ai même évoqué, avec Torreneules, une église totalement désaffectée qui a fini par disparaître sans laisser la moindre trace.
Mais lorsqu'il s'agit d'abbayes, il est plus rare qu'elles aient totalement disparu. Du moins à mon époque; les siècles qui vont suivre le mien seront, semble-t-il, plutôt durs pour les lieux de religion. Mais durant mon dix-septième siècle encore, nous avons conservé un certain respect pour ces implantations souvent plusieurs fois séculaires.

Il en existe toutefois une, près d'Argelès, qui a disparu depuis fort longtemps, à l'heure où je vous parle. C'est celle de Saint André, village qui s'est longtemps appelé Saint André de Sorède. Déjà au XIII° siècle, selon une charte de l'époque, l'abbaye ne réunissait plus que quatre moines!...
Pourtant, Saint André est dans la plaine, contrairement aux paroisses isolées au creux d'un vallon que j'ai évoquées pour vous dans des articles précédents. Le village est même situé sur la large route fréquentée reliant Argelès à Céret, et au-delà à tout le Vallespir. Une voie de passage importante, donc, sur laquelle l'abbaye Sant Andreu de Sureda aurait dû prospérer.

Surtout que ses fondateurs avaient édifié là un bien beau bâtiment, au IX° siècle. Du moins si j'en juge par le seul vestige qui existe encore à mon époque: l'église paroissiale de Saint André, qui fut l'église de l'abbaye. Il ne reste plus rien des autres bâtiments, du cloître, des jardins... Le déclin spirituel s'est accompagné d'un effacement architectural. Hélas!...

Une architecture complexe, assez rare dans notre région

Cette richesse initiale de l'implantation, dont les moines étaient d'obédience bénédictine comme souvent dans notre région, ne dura pas plus de trois siècles.

Pourquoi Sant Andreu de Sureda a-t-elle périclité, alors?
En raison de ce que vous appelleriez, en votre temps, les lois de la concurrence!...
En fait, c'est sa proximité géographique avec l'autre abbaye, bénédictine elle aussi, de Saint Genis qui lui causa un tort fatal. Il est probable qu'au cours du treizième siècle, les deux abbayes voisines divergèrent par le dynamisme inégal de leur abbé, par la protection intermittente de l'évêque du diocèse d'Elne, ou par l'appétit à géométrie variable d'une autre grande abbaye des environs (je pense à celle d'Arles, qui se montra longtemps conquérante en terres et en faveurs).
Quoi qu'il en soit, Sant Andreu de Sureda s'enfonça dans l'oubli et l'abandon, quand Sant Genis de Fontanes résista et, même si elle est fragilisée depuis l'annexion de l'année dernière, résiste encore. À tous les sens du terme, d'ailleurs, quand on pense aux relations suivies de l'abbé Maur de La Rea avec les insurgés d'Emanuel d'Oms!...

Finalement, si l'on cherche un symbole de ce combat inégal entre les deux implantations, c'est dans le linteau de leur portail d'entrée qu'on peut le trouver le plus aisément. Celui de Sant Andreu imite celui de Sant Genis.

La même inspiration, la même composition, mais pas la même beauté ni la même émotion

Mais c'est une imitation bien timide, beaucoup plus simple, voire frustre, presque maladroite, qui n'a pas l'élan mystique du modèle initial...

Comme si, finalement, Sant Andreu de Sureda avait toujours su que son destin serait à terme éclipsé par celui de Sant Genis de Fontanes.

Publié dans Ma région

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Argelès ... à l'origine

Publié le par Jaume Ribera

Je vous l'ai dit il y a environ une semaine: la mer, jadis, s'étendait bien plus profondément dans l'actuelle plaine roussillonnaise que de nos jours. Là où se situe Argelès, puisque nous sommes au pied de la montagne pyrénéenne, l'avancée de la mer était toutefois moins importante qu'au niveau de Canet ou de la Salanque. C'est pourquoi je vous disais qu'en ces temps éloignés (deux millénaires avant notre ère, environ), Argelès aurait été un port ... s'il y avait existé quelque chose.

Mais il n'y existait rien. Rien en tous cas qui puisse avoir accroché la mémoire des hommes, par delà les siècles. Sans doute quelques pauvres cabanes, mais rien qui pût être appelé un village (même au futur).

La première mention d'Argelès, en tous cas, date de bien plus tard: à la fin du IX° siècle seulement. À cette période, la royauté carolingienne a entrepris de repeupler cette terre dont elle vient de chasser les Sarrasins, quelques décennies plus tôt. Elle l'organisa en Marche d'Espagne, dont elle confia la gestion à quelques nobliaux locaux, presque tous wisigoths d'origine. Ceux-ci contribuèrent à la première apparition de lieux d'habitats regroupés, qui devinrent plus tard les villages que nous connaissons.

La réorganisation de notre (future) Catalogne sous les premiers CarolingiensLa réorganisation de notre (future) Catalogne sous les premiers Carolingiens

La réorganisation de notre (future) Catalogne sous les premiers Carolingiens

Toutefois, lorsqu'en 879 un texte foncier cite pour la première fois la Villa de Argilariis, cela ne veut bien sûr pas dire la "ville". Il faut le comprendre dans son sens latin traditionnel: la propriété.
À ce moment-là, le territoire de notre future cité n'est qu'une simple possession foncière. De qui? De l'abbaye de Saint Genis, dont je vous ai parlé il y a peu. Hormis les quelques pauvres hères qui y travaillaient la terre argileuse, cette possession n'était rien d'autre qu'un vaste espace semi-désertique, qui ne devait pas apporter beaucoup de ressources à la toute nouvelle abbaye.

J'ai dit "terre argileuse"?
Eh bien oui: là est l'origine du nom d'Argelès. L'argile qui est en abondance dans son sous-sol (signe de la lente sédimentation des temps où tout cela était recouvert par les eaux) a donné son nom à la zone et à la propriété foncière qui s'y trouvait.

Ce n'est qu'au cours du XI° siècle qu'à cet endroit se développa, assez rapidement, un véritable bourg, qui est devenu ensuite notre cité. Administré par les comtes catalans, qui s'étaient assez vite émancipés de leurs tuteurs carolingiens, le Roussillon connut à cette époque une véritable prospérité économique. Il attirait de nombreuses populations venant s'y installer, tant de Francie que de l'Espagne restée sarrasine.
Située au carrefour des voies d'échange et de passage, suffisamment distante de la mer et de la montagne pour se sentir sécurisée, la Villa de Argilariis a tiré profit de cette situation, et s'est structurée en village avec son église, ses fossés défensifs, ses premières tours fortifiées, ses habitations regroupées, ses quelques jardins extérieurs.
Elle attira aussi les populations des quelques paroisses qui préexistaient, plus près de la montagne, et dont ne subsistent plus aujourd'hui (pas toujours) que les petites églises, dont j'ai déjà évoqué certaines: Saint Laurent, Saint Pierre, La Pava, Saint Julien...

Le temps des origines était fini: la cité royale pouvait commencer son destin. Un destin que je vous raconterai, bien sûr, et qui fut assez vite riche, si l'on en croit les vestiges qu'il nous a laissés.
 

Le capbreu de 1292, éloquent livre de droits féodaux, l'un des plus beaux de l'époque

 

Publié dans Ma vie

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Nos curés

Publié le par Jaume Ribera

Personnage essentiel de la vie de toutes les communautés humaines, dans ma société, les curés de paroisse ont été extrêmement caricaturés durant les siècles qui ont suivi, m'a expliqué Patrick.
Même si à titre personnel, je ne suis pas forcément très proche d'eux, sans doute en raison de l'influence de Francisco à mes côtés, je tiens à profiter de ces récits que je vous envoie pour enjamber une fois de plus les inventions des siècles et restaurer les réputations maltraitées.

Avant tout, le curé est celui qui a pour fonction de nous transmettre la parole divine. Il le fait toutefois, il faut l'admettre, par le moyen d'une liturgie qui nous reste assez largement hermétique: la langue de la religion est à notre époque le latin, que quasiment personne, parmi nous, ne comprend. Même moi, que mes études de médecine ont amené à manipuler cette langue, je ne comprends pas le dixième de ce qui se dit ou se psalmodie durant les offices religieux.

Sur un autel improvisé avec quelques paroissiens, en chaire dans sa majestueuse église, ou lors d'une cérémonie en plein air... célébrer la messe est la tâche principale du curéSur un autel improvisé avec quelques paroissiens, en chaire dans sa majestueuse église, ou lors d'une cérémonie en plein air... célébrer la messe est la tâche principale du curéSur un autel improvisé avec quelques paroissiens, en chaire dans sa majestueuse église, ou lors d'une cérémonie en plein air... célébrer la messe est la tâche principale du curé

Sur un autel improvisé avec quelques paroissiens, en chaire dans sa majestueuse église, ou lors d'une cérémonie en plein air... célébrer la messe est la tâche principale du curé

Alors en quoi y a-t-il transmission du message divin? Parce que notre époque est encore fondamentalement imprégnée par le discours catholique. Nous sommes une société rurale, peu instruite au-delà des rudiments fondamentaux, qui a besoin d'une colonne vertébrale spirituelle, susceptible de mieux nous faire accepter notre condition de mortels.
Ce n'est toutefois pas pendant les offices que le curé nous fait comprendre ce message divin. C'est en s'appuyant sur le prestige conféré par leur célébration que par la suite, au quotidien, ses conseils, ses paroles en confession, sa présence aux moments importants de notre vie, diffusent une pensée dont nous avons nécessairement besoin pour conduire nos vies.

Mais le curé, c'est aussi un relai du pouvoir. Le pouvoir des seigneurs, le pouvoir des notaires, le pouvoir des abbés lointains... de tous ceux qui, à un titre ou un autre, ont des droits à exercer sur nos communautés. C'est le curé qui tient les registres paroissiaux; lui qui reçoit les testaments de ceux qui sont trop faibles ou trop pauvres pour se rendre jusque chez le notaire; lui toujours qui sert parfois d'intermédiaire dans la perception des divers impôts et taxes que nous devons acquitter; lui toujours qui assure (je vous en ai parlé) l'éducation donnée aux enfants...

Tenir les registres paroissiaux: une tâche essentielle à laquelle ils apportaient parfois beaucoup de soin et d'application. Parfois moins...

Il est la mémoire de la communauté, d'autant plus qu'il est un des rares à maîtriser totalement l'écriture et la lecture... Il est aussi, auprès de nous, celui qui pourra nous aider dans telle ou telle démarche. Dans notre époque très procédurière nous avons besoin, à nos côtés, de quelqu'un qui saura nous épauler, nous conseiller, nous aider à éviter les obstacles et les pièges.

Alors qui sont-ils, ces curés?
Souvent, mais pas toujours, ils sont issus d'une des principales familles de la paroisse (ou d'une paroisse voisine). Pour elles, vouer un de leurs enfants (fréquemment plusieurs) à la religion est un gage de piété, qui leur sera rendu dans l'au-delà. Et pour l'Église, c'est l'assurance de ne pas manquer d'effectifs: le réseau des paroisses est très dense, et j'en connais certaines (souvenez-vous de mon enquête à Serrabona) qui ne comptent que quelques fidèles dont il faut néanmoins s'occuper.
Dans les paroisses de montagne (c'est moins vrai dans la plaine, et plus on se rapproche de Perpignan), les curés leur restent fidèles jusqu'à ce que l'âge ou la maladie les privent de leur ministère. Lorsque le moment arrive, il est fréquent qu'ils restent sur place, avec des tâches allégées, secondés par un nouveau curé qui les remplacera totalement après leur mort. Ce futur remplaçant a été souvent instruit, formé, choisi par eux-mêmes. Surtout s'il est de leur famille...

En 1757, Antoni Storch décède. Il était curé de Boule d'Amont depuis plus d'un demi-siècle, secondé depuis quelques années par son neveu, qui resta lui-même à la tête de la paroisse durant plus de dix-sept ans

Pour la communauté, c'est une continuité précieuse, car elle est garante d'une mémoire perpétuée des enjeux, des rivalités, des promesses, des menaces, qui traversent (et cimentent aussi) notre groupe.

Finalement, le curé est l'un des nôtres. Il vit comme nous, il s'habille comme nous, il partage nos travaux, nos fêtes, nos peines... et souvent aussi nos travers: ils ont beau être curés, ils n'en sont pas moins humains...
Cela dit, ce que je viens de vous dire est de moins en moins vrai. Depuis quelques décennies, la Contre-Réforme catholique veut redonner une certaine majesté, gage de rectitude et d'intégrité dans l'engagement religieux, à tous nos curés.

Cela ne va, souvent, pas sans mal...

J'aurai l'occasion de vous en reparler.

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Monastir de Sant Genis de Fontanes

Publié le par Jaume Ribera

Vous la connaissez bien, cette abbaye!...

Elle tient une place importante dans les romans que Patrick écrit à partir de mes enquêtes. D'une certaine manière, elle est même un acteur central dans Les anges de Saint Genis.

Vous vous souvenez?

Cela s'explique aisément. D'une part en effet, elle est parmi toutes les abbayes du Roussillon la plus proche d'Argelès: il y a moins de deux lieues entre les deux paroisses. La proximité explique que rien de ce qui se passe à Argelès ne laisse indifférent dans les murs de l'abbaye; et que beaucoup de ce qui se trame dans celle-ci a des conséquences que nous ressentons à Argelès.
D'autre part, j'ai été plusieurs fois amené à côtoyer Maur de La Rea, qui est depuis quelques années l'abbé de cette implantation bénédictine. Et le moins que l'on puisse dire est que nos relations ne sont pas simples. J'avoue ne pas perdre une occasion, lorsque je le peux, de le contrarier (c'est un euphémisme!...). Alors évidemment...

Il faut dire que ce bon abbé Maur est une cible facile. Il se rêvait une carrière éclatante au sein des bénédictins de Montserrat, quand le traité de l'année dernière l'a isolé dans un royaume ennemi, à la tête d'une abbaye dont le nombre de moines n'a cessé de décroître depuis plusieurs décennies. De plus, son ordre religieux a longtemps combattu le Royaume de France, et complote encore contre lui. Or, Maur de La Rea se sait surveillé par les nouvelles autorités de la province. Il lui faut donc louvoyer, ruser, jouer des uns contre les autres... Ce qui, bien sûr, le met souvent en porte-à-faux.

Elle mériterait pourtant mieux, cette abbaye, que ce lent dépérissement qui l'atteint. Située aux abords du village de Saint Genis, elle est une des plus anciennes de la région: on trouve des mentions d'elle dès le début du IX° siècle. Plusieurs fois détruite et même saccagée, autant de fois reconstruite, elle s'est à chaque fois étoffée et même embellie. L'église elle-même n'a pas un charme considérable. Sa construction classique souffre de n'être pas assez dégagée des bâtisses environnantes, qui lui donnent un aspect un peu massif.
 

Comment croire que ce portail ouvre sur presque 850 ans d'Histoire (pour moi)?

En revanche, le cloître est un petit joyau de charme et de repos pour l'esprit de ceux qui le visitent. À lui seul, il mérite qu'on vienne le visiter. Depuis, j'ai revu à Serrabona, en encore plus impressionnantes, ces successions de chapiteaux sculptés tous de façon différente pour chaque pilier de marbre. Mais le fait que les sculptures de Serrabona soient encore plus marquantes pour l'esprit n'enlève rien à la beauté de celles de Sant Genis. Que l'on peut deviner dès l'entrée, avec le linteau magnifique surplombant le portail. On le dit sculpté par un maître anonyme du XII° siècle, qui était à l'époque célèbre dans toute l'Europe.

Je vous y encourage, puisque tout cela existe encore à votre époque: allez visiter cette abbaye méconnue!...

Le cloître, le tympan, le clocherLe cloître, le tympan, le clocherLe cloître, le tympan, le clocher

Le cloître, le tympan, le clocher

En ce qui me concerne, encore faut-il que j'y sois toléré par ce bon abbé Maur!...

Publié dans Ma région

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Nostra Senyora de Tanya

Publié le par Jaume Ribera

Je pense que vous allez reconnaître le processus: une paroisse ancienne datant des temps carolingiens; son déclin et peu à peu son absorption par un village plus grand, plus puissant surtout; une église qui subsiste, puis devient une simple chapelle; un ermite, puis d'autres, qui viennent s'y installer et s'immergent dans la communauté...

C'est une évolution somme toute classique des multiples hameaux et petits villages qui s'échelonnèrent au fil des siècles sur les pentes des Albères. Tanya fut l'un de ceux-là. Situé entre les deux villages plus importants de Sorède et surtout de Laroque, tout proche et doté d'un château et de fortifications.

Entre Sorède et Laroque, un petit hameau dont il ne reste plus que l'église, désormais...

Tôt absorbé, Tanya a laissé moins de traces dans notre mémoire collective que Lavall ou la Pave, dont je vous ai parlé il y a quelques semaines. Il est vrai que ces derniers sont situés plus haut dans la montagne, protégés donc par les vallons de celle-ci. Et que nombreux furent les hameaux ou même les petits villages de la plaine à avoir totalement disparu au fil des siècles, faute d'une topographie leur permettant de conserver un certain particularisme (à l'inverse, je pense à Vilaclara, qui subsista un peu, au milieu de ses bois).

Patrick m'explique qu'on distingue les traces de ce qui fut jadis un hameau, dans le cercle bleu clair; s'il le dit... Le cercle rouge marque l'emplacement de l'église

Certains disent qu'en réalité, Tanya fut la première implantation de Laroque, avant que celui-ci se fixe sur le rocher qui lui a donné son nom. Je ne crois pas en cette hypothèse. D'abord, parce qu'un village appelé Laroca est attesté dès le IX° siècle; ensuite parce que plusieurs paroisses des alentours, citées dans des textes datant du début de notre millénaire, ont totalement disparu depuis sans laisser de traces, même topographiques (Alamanys, Galicia...), ce qui atteste du morcellement extrême et de la précarité de l'habitat à cette époque, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer le déplacement d'un même lieu en un endroit différent.

On situe au XIV° siècle la disparition définitive de Tanya en tant que village. La force d'attraction, et surtout de protection, de Laroque était à ce moment-là devenue trop forte pour que le petit hameau (qui ne dut jamais dépasser la cinquantaine d'habitants) lui résistât. Seule son église, une petite bâtisse rectangulaire datant du IX° siècle, mais plusieurs fois remaniée et agrandie par la suite, a survécu.

Elle est encore parfois utilisée pour le culte, même si elle n'est plus désormais qu'une simple chapelle rattachée à la paroisse de Laroque. Son architecture, dit-on, est assez rare parmi les églises de notre région, en raison de la triple abside en trèfle constituant son chevet.

Telle qu'elle existe à votre époque...

Toutefois, Patrick me dit que les modifications successives ont fait perdre à cette chapelle son aspect modeste pour lui donner un air plus solennel, même si à votre époque l'église borde tout un quartier d'habitations.

Comme si on avait cherché à compenser la perte d'influence spirituelle par une certaine majesté architecturale...

Publié dans Ma région

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Centième article

Publié le par Patrick Dombrowsky

C'est en effet le centième article qui est aujourd'hui publié dans ce blog. Je ne suis pas sûr que Jaume et moi aurions pensé, lorsque tout a démarré à la fin du mois de mai dernier, publier autant; ni sur autant de sujets.

Une page d'accueil que vous connaissez bien...

Imaginé pour parler surtout des enquêtes menées par Jaume, de leurs personnages, de leurs à-côtés, le blog a progressivement dérivé vers une chronique de notre région, aux lendemains de son annexion par le Royaume de France.

Chronique surtout géographique, à la découverte de lieux souvent oubliés (voire disparus) dans notre vingt-et-unième siècle. Il en reste, évidemment, d'innombrables à explorer, surtout si l'on s'éloigne des environs d'Argelès. Les enquêtes de Jaume, après tout, l'amènent désormais au-delà de sa chère cité. Nous en profiterons pour le suivre dans ses pérégrinations.

Chronique sociologique, aussi. Car la société catalane du siècle de Jaume est extraordinairement riche. Bien plus que ce qu'une lecture trop souvent colportée (surtout depuis le XIX° siècle) sur de soi-disant temps obscurs qui n'étaient qu'oppressions et immobilisme, laisse croire.

Chronique historique, enfin, plus récemment. L'Histoire du temps de Jaume, bien sûr, et il n'en a pas manqué, des moments mémorables... Mais comme je ne peux décemment pas lui révéler les événements qu'il va être amené à connaître de son vivant, j'ai suggéré à Jaume de se plonger dans le passé, même très lointain, de notre région. Il m'a ramené quelques pépites inattendues, que j'ai découvertes avec plaisir.

Comme on ne change pas une formule qui gagne, ce blog va continuer dans la voie qu'il a désormais tracée.
Avec d'autres idées, que nous sommes en train de mûrir...

Et avec celles que vous nous proposerez de suivre, si vous le voulez bien.

Car c'est surtout pour qu'il vous plaise que ce blog existe. Alors n'hésitez pas à nous dire ce qui vous plairait le plus!...

Et encore et toujours bonne lecture...

Les couvertures des trois premières enquêtes de Jaume

 

Publié dans De la part de Patrick

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Quand Argelès était un port...

Publié le par Jaume Ribera

Bon, je reconnais que ce titre est un peu racoleur!...

En effet, aux temps dont je parle, il n'existait probablement rien là où aujourd'hui se dresse ma cité. Rien hormis, peut-être, quelques fragiles cabanes habitées par des familles de pêcheurs. Même pas des maisons comme celle qui ornait l'article sur Ruscino, hier...
Non.
Des branchages et des roseaux entremêlés, des rondins mal dégrossis pour tout plancher... Pas vraiment quelque chose de confortable. Mais c'était le seul habitat possible, dans cette zone extrêmement humide bordant la mer, qui n'était qu'entrelacs de marécages et de portions de terre dite ferme, mais en fait gorgée d'eau.

Fragile, précaire, l'habitat des pêcheurs-cueilleurs qui peuplaient l'emplacement actuel d'ArgelèsFragile, précaire, l'habitat des pêcheurs-cueilleurs qui peuplaient l'emplacement actuel d'Argelès

Fragile, précaire, l'habitat des pêcheurs-cueilleurs qui peuplaient l'emplacement actuel d'Argelès

Pourquoi une telle humidité? Parce que précisément cette mer, notre mer Méditerranée, avançait bien plus profondément à l'intérieur de la plaine roussillonnaise aux temps les plus anciens. Je vous parle là d'un temps qui se situe environ deux millénaires avant notre ère.

Je ne sais tout cela, bien sûr, qu'après de longues conversations avec Francisco, qui lui même l'a su par les multiples échanges de lettres qu'il a eus avec des savants de notre époque, ayant eu accès aux riches textes antiques.
Vous le savez, j'ai la chance d'avoir pour ami cet homme curieux de toutes les sciences, et qui connaît nombre des grands esprits de notre temps... Et comme il me fait souvent partager les résultats de ses échanges avec eux... J'en sais bien plus que ce que devrait connaître un simple médecin roussillonnais...

Donc, la mer jadis ne se contentait pas, comme aujourd'hui, de border un long ruban rectiligne de sable, une fois terminées les aspérités rocheuses des contreforts de la montagne.
Si elles avaient existé, les murailles d'Argelès auraient probablement été directement battues par les flots. Elne n'était même pas à un quart de lieue de ceux-ci, tout comme Castell Rossello dont je vous parlais hier (Patrick me traduit pour vous: entre un et deux kilomètres; vous comprendrez mieux, me dit-il...).
Et surtout, surtout, les vastes étangs longeant la côte, près de Saint Nazaire et Canet, puis dans la Salanque jusqu'à Leucate n'existaient pas: tout cela était recouvert par la mer!
Quant aux trois fleuves qui traversent le Roussillon, ils étaient bel et bien là, mais leurs embouchures rendues plus proches par la diminution de la plaine augmentaient le risque d'inondations.

Une géographie bien différente de cette que nous connaissons aujourd'hui

Étonnez-vous, après cela, que les populations les plus anciennes de notre région, dont les Sardones furent les premiers vraiment structurés, se réfugièrent souvent dans le massif montagneux.
Les Albères, même au plus profond de leurs vallées encaissées, leur procuraient au moins un abri contre les caprices de ce vaste et envahissant espace maritime.

Qui finalement, à mon époque, n'est pas encore réellement apprivoisé...

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Ruscino

Publié le par Jaume Ribera

Autant vous l'avouer: j'ai eu un remords, hier, après avoir envoyé à Patrick le billet sur les Sardones, qu'il a ensuite mis en ligne (quelle expression curieuse, pour moi!...) à votre destination.
En effet, j'y ai écrit que ce premier peuple de notre région avait fondé deux cités importantes, les ancêtres d'Elne et de Port-Vendres.
Et je n'ai pas cité Ruscino.
Francisco, quand il a lu mon texte, m'en a fait le reproche car, m'a-t-il dit, Ruscino fut très vraisemblablement la capitale des Sardones. Puis, après un moment de réflexion, le sourcil froncé, il a marmonné: "Cela dit, c'est une hypothèse qui était très contestée déjà aux temps des Romains. Alors, tu as peut-être eu raison..."

Donc, au cas où ce serait malgré tout un oubli anormal de ma part, je vais vous parler de Ruscino. À mon époque, le lieu s'appelle Castell Rossello; Château Roussillon pour nos nouveaux maîtres français. Ce toponyme existe toujours à votre époque, même s'il a été englobé par Perpignan.

Le lieu est ancien, au peuplement attesté plusieurs siècles avant notre ère.
Mais attention: quand je dis "peuplement", je ne veux bien sûr pas dire "ville". Ni même "village", au sens que ce mot porte désormais, pour vous comme pour moi. Le peuplement dont il s'agit consistait en quelques cahutes en bois ou en roseaux, dans un paysage de marécages et d'étangs s'étendant jusqu'à la mer.

Reconstituée à partir d'une exceptionnelle découverte archéologique sur place, la maison usuelle des premiers habitants de Ruscino

Aussi étrange que cela paraisse, Ruscino fut probablement pour ses premiers habitants sinon un port, du moins un lieu d'habitations côtières.

C'est toutefois sous l'occupation par Rome qu'elle devint une cité dominatrice. De nombreux colons romains y édifièrent de somptueuses villae, et elle supplanta l'antique Illiberis. Un majestueux forum, aux dimensions impressionnantes, fut également construit, qui témoignait de l'importance de l'endroit.

Imaginé à partir de son emplacement au sol, l'impressionnant forum

Ce basculement entre les deux cités se produisit probablement car Ruscino était mieux située sur la Via Domitia, qui était la grande voie de circulation des hommes et des marchandises reliant l'aire italienne à l'espace ibérique. Mais un tremblement de terre fatal, au tout début de II° siècle, emmena toutefois les Romains à refaire confiance à Illiberis. Même si les Wisigoths, puis les Arabes, et enfin les tout premiers comtes de Roussillon choisirent ensuite Ruscino pour résidence principale, tout en gardant sa fonction administrative à sa grande rivale.
Ce sont ces comtes qui édifièrent d'ailleurs le premier château, maintes fois remanié, qui fit irruption dans le nom du lieu au tournant du premier millénaire.

Le déclin de Castell Rossello fut néanmoins inéluctable au fil des siècles suivants. Perpignan était née entre temps, et n'a cessé de se développer depuis, au détriment de nombreux sites plus anciens de ses alentours. Il ne reste plus rien, à mon époque, de cette cité qui fut un brillant habitat aux temps de l'Empire romain. Plus rien que la tour médiévale construite à l'époque où le château aujourd'hui disparu était une place forte militaire.
Mais Patrick me dit que votre époque, qui dispose de moyens que la mienne n'a pas (et d'une volonté que mes temps n'ont pas, non plus), a permis la mise au jour de nombreux vestiges de l'antique Ruscino.

Les traces archéologiques de l'habitat romain à Ruscino

Presque tous Romains.

Et pas Sardones...
Je le savais bien!...

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Nos plus lointains ancêtres

Publié le par Jaume Ribera

En ces temps où, paraît-il, vos contemporains débattent beaucoup sur ce que vous appelez "le peuple catalan", permettez-moi de vous rappeler que cette appellation, et l'utilisation politique qui en est faite à votre époque, est assez étrange. Et même si à mon époque, l'appartenance à un ensemble qui ne soit ni Français, ni Espagnol a un certain sens, à cause des décennies de guerres qui nous ont amenés à rejeter les deux allégeances, on ne peut pas dire que nous sommes ce que vous appelez "une nation". J'ai d'ailleurs eu du mal à comprendre exactement ce que signifie ce terme, quand Patrick me l'a expliqué; on ne l'emploie pas, durant mon dix-septième siècle.

L'idée catalane, en fait, n'est pas une réalité ethnique. Du moins pas aux origines historiques de ma région. Ceux qu'on appelle les Catalans ne sont pas distincts des populations qui les entourent. Et d'ailleurs, bien malin qui pourrait énumérer (et il se tromperait lourdement) les éléments différenciant les Catalans des autres populations de l'ensemble ibérique.

Ce qui fait notre spécificité, avant tout, c'est la particularité linguistique. La langue que nous parlons vient tout simplement du latin. Pas du latin savant, celui des élites romaines, mais d'un latin plus rudimentaire, celui des marchands, des soldats, des marins... de tous ceux que leurs déplacements ont conduits dans les provinces de l'Empire puis de l'aire de civilisation latine, même aux temps wisigothiques. Cette langue est bien sûr imprégnée d'espagnol (aragonais et castillan mêlés), mais aussi de sarde, d'occitan, de provençal... On y trouve aussi quelques restes du parler des Wisigoths. Et même, paraît-il, quelques mots d'origine arabe, puisque les Sarrasins ont fait irruption chez nous durant quelques décennies avant d'en être chassés par Charlemagne.

Quoi qu'il en soit, c'est la langue catalane qui a peu à peu contribué à cimenter notre population, et pas un quelconque particularisme ethnique ni même politique. On ne voit pas apparaître d'entité politique qu'on pourrait rapporter, d'une façon ou d'une autre, à ce qu'on appelle aujourd'hui la Catalogne, avant l'épopée de Guifré el Pelos, petit seigneur local de Ria, dans le Conflent, qui en quelques années devint comte à Barcelone, et à ce titre premier "souverain" catalan. C'était durant le dernier quart du neuvième siècle.

Et avant, alors?

Eh bien avant, les habitants de notre région étaient un mélange extrêmement complexe de peuplades ibères, fortement latinisées, avec d'importantes strates gothiques (surtout des Wisigoths, mais pas uniquement), grecques, carthaginoises, et probablement aussi celtiques. Les innombrables brassages qui eurent lieu lors des longues périodes d'invasions successives laissèrent autant de traces, plus ou moins importantes, de leur passage.

Francisco m'a un jour expliqué que les premières populations vivant dans notre Roussillon avant les conquêtes romaines, que nous pouvons donc considérer comme nos ancêtres les plus anciens, ont été les Sardones (ou Sordons). Ils étaient déjà présents un millénaire avant notre ère, et connurent eux aussi plusieurs métissages!...

Quelques monnaies: les seuls vestiges qui nous restent de ces mystérieux ancêtresQuelques monnaies: les seuls vestiges qui nous restent de ces mystérieux ancêtresQuelques monnaies: les seuls vestiges qui nous restent de ces mystérieux ancêtres

Quelques monnaies: les seuls vestiges qui nous restent de ces mystérieux ancêtres

Certains textes latins très anciens les citent, mais sans vraiment insister sur leurs origines (Patrick me dit d'ailleurs que vous n'en savez pas beaucoup plus sur eux, plusieurs siècles après mon époque). Ils nous apprennent toutefois que nous leur devons au moins deux cités importantes, qui existent toujours: Eliberris, devenue Illiberis sous les Romains, et qui n'est autre que la cité d'Elne; et le port de Pyrénée, Portus Veneris sous les Romains, c'est-à-dire Port-Vendres pour nous désormais.

Dans ces textes anciens, il n'est bien sûr pas question d'Argelès... Il n'y avait sûrement rien, là où existe aujourd'hui ma petite cité. Quelques cabanes de paysans ou pourquoi pas de pêcheurs... Car il semble que les étendues d'eau étaient bien plus présentes, encore, qu'à mon époque.
J'en veux pour preuve cette description de la région qui nous vient d'Avienus, poète latin du quatrième siècle avant notre ère, qui dans ses Ora maritima décrivit les côtes méditerranéennes, dont les nôtres. Je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir ma terre roussillonnaise, telle qu'elle apparaît dans les vers d'Avienus.

Source: http://www.arbre-celtique.com/encyclopedie/sordes-sardones-790.htm

Publié dans Ma vie

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