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Laroque des Albères, la mystérieuse

Publié le par Jaume Ribera

À mon époque, on l'appelle La Roca de l'Albera. Mais il paraît qu'à la vôtre, le nom de la montagne est passé au pluriel. Pourquoi pas, après tout?

C'est un village assez étrange, car il s'est constitué en plusieurs périodes. Les temps les plus anciens ont vu les premières implantations humaines se fixer sur le versant de la montagne, à l'abri du relief et surtout de la végétation. Il en reste quelques vestiges, dont plusieurs dolmens (celui de la Balma del Moro, que je vous ai déjà présenté, est le plus remarquable).

Aux temps carolingiens, où vous savez que la région s'est repeuplée et réorganisée en regroupant les quelques cellules d'habitation qui s'étaient disséminées ici ou là, plusieurs lieux-dits sont apparus sur le territoire de l'actuelle paroisse de Laroque. Leurs noms se sont parfois conservés (Tanya, Villa Rochas devenu Villa Roca, Sant Feliu...); d'autres ont purement et simplement disparu, sans qu'on puisse même les situer avec certitude (Alamanis, Galicia, villa Torrente...).

Rares sont les toponymes que je connais, qui correspondent aux premières implantations de Laroque

C'est le petit hameau de Tanya qui prospéra le mieux dans un premier temps (je vous ai présenté son église, qui a subsisté jusqu'à vous). C'était à l'origine une villa plutôt étendue, autour de laquelle se sont agrégées quelques habitations. Elle était située au nord de l'actuelle implantation du village.

Ce qui a provoqué le déplacement, assez rare il faut le reconnaître, de tout un village, c'est l'édification d'un château, au XI° siècle. À l'écart des habitations existantes. Ce n'était pas là un caprice du petit seigneur local qui l'a fait édifier (un certain Guillem de Salses, ou un de ses proches ascendants). Ni un signe de méfiance envers les habitants ainsi tenus à l'écart. Mais plus simplement le souci de tirer parti de la topographie du lieu. Alors que Tanya s'était regroupé en plaine, c'est sur un piton rocheux contrefort de la chaîne des Albères qu'a été construit le kastrum de Rocha (pour reprendre la graphie de l'époque). Petit à petit, les seigneurs successifs ont incité les habitants de Tanya à délaisser leur bourg pour venir se regrouper autour du château. Ils y apportaient leur force de travail, et y gagnaient la sécurité des murailles et des remparts.

Ce château, il n'en reste presque plus rien désormais. Pour moi! Alors je n'ose même pas penser à ce qui peut rester à votre époque.

Laroque à la fin du XIX° siècle. La tour a été largement détruite peu après ce tableau

Ce qui est sûr en tous cas, c'est qu'il n'a jamais contrôlé la totalité des biens possédés par tous les habitants de Laroque. D'autres seigneurs voisins (je pense à ceux de Sorède, mais aussi aux abbayes de Saint Genis et de Saint André) exerçaient une autorité foncière importante sur le village et ses terres. De plus, l'existence et la survie de nombreux hameaux correspondant à des paroisses sur le flanc de la montagne (Lavall, La Pava...) ont aussi privé les propriétaires du château de toute l'autorité qu'ils auraient pu espérer posséder: jamais les seigneurs de Laroque (à supposer que le titre ait réellement eu une réalité) ne sont devenus gens importants dans la région. Et comme à la fin du XII° siècle, le titulaire du titre n'eut qu'une fille, le mariage de cette dernière avec un membre de la famille des comtes d'Ampurias fit de Laroque une ville royale.

La population ne s'en trouva pas plus mal. En effet, les Ampurias avaient tout à gagner à ce que le lieu fût prospère, et surtout à l'écart des rivalités entre petits seigneurs roussillonnais. Ils accordèrent donc des autorisations de forges, moulins, ateliers, qui assurèrent à Laroque une certaine aisance économique.

La neutralisation entre eux de tous ceux qui auraient pu prétendre à devenir seigneurs sur place fit le reste: Laroque resta depuis un village épargné par les querelles de type médiéval qui ont longtemps duré dans notre région.

Au risque, peut-être, de se faire un peu oublier au pied de la chaîne des Albères...

Publié dans Ma région

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Sant Esteba d'Orle

Publié le par Jaume Ribera

Orle, jusqu'à ma dernière enquête, j'en avais à peine entendu parler. Ce n'est pourtant pas très loin d'Argelès: pas plus de 3 ou 4 lieues... C'est en fait tout près de Perpignan.
Et pourtant, je n'y étais jamais allé!
Depuis, bien sûr, je connais beaucoup mieux. Mais chut! Patrick serait très fâché que je vous en dise plus sur cette enquête, sur le récit de laquelle il travaille avec obstination.

Voici donc un tout petit hameau, qui était pourtant déjà un lieu important alors que notre grande ville actuelle commençait à peine à émerger. C'est dire si le lieu n'est pas anodin dans l'histoire de notre région.

Proche de la Bassa et de la grande route qui vient de Thuir

S'il était besoin d'en chercher la preuve, rappelons-nous qu'Orle (Orla, en catalan) fut très tôt le siège d'une commanderie templière. Les chevaliers du Temple qu'elle administrait n'étaient pas des chevaliers combattants. Mais ils accomplirent, comme leurs homologues du Mas Deu dont ils dépendaient, un considérable travail de défrichage et de mise en culture dans toute la plaine adjacente. Ce qui impliqua notamment beaucoup de travaux d'assèchement des étangs et des lacs dont cette vaste plaine regorgeait.

La domination des Templiers s'effondra au début du XIV° siècle sous la pression du Roi de France, inquiet de la puissance qu'ils représentaient. Ce sont les Frères de l'Ordre Hospitalier de Saint Jean de Jérusalem qui leur succédèrent. Ils y sont toujours.
Plus précisément, ils contrôlent toujours la commanderie du Mas Deu, qui est leur implantation principale; celle de Bajoles, aux portes de Perpignan, plus récente mais plus prospère grâce au soutien de quelques riches familles perpignanaises; et quelques autres implantations de rang plus subalterne (la Maison du Temple, à Perpignan; le prieuré de Collioure...).

Et Orle?
Les Frères hospitaliers possèdent toujours les lieux, mais ceux-ci ont lentement périclité, de même que tout le hameau.
Au point que de l'ancien complexe religieux il n'existe désormais plus que l'église, et quelques pans de murs de l'ancienne commanderie.

Cette église Sant Esteba m'a empli de nostalgie, lorsque j'ai eu l'occasion d'y pénétrer (mais chut! Je ne vous dirai pas pourquoi j'y suis allé...).

Évidemment, de nos jours, coincé entre routes et ronds-points, l'endroit a perdu sa majesté

Elle a pourtant dû être impressionnante, lors des temps passés. J'ai pu y admirer de nombreux arcs et piliers de grès, qui structuraient une haute voûte renforçant la solidité du lieu. Plusieurs parois, ainsi que le fond de l'abside, sont percés de larges ouvertures, abritant des vitraux remarquables, très clairs et aux motifs géométriques. Certains présentent des armoiries que je n'ai pas cherché à identifier, mais qui sont sûrement liées aux commandeurs successifs que le lieu a connus.

L'un des rares vitraux encore existants de nos jours

Patrick me dit que pour vous, il ne reste pratiquement plus de mémoire de ce hameau qui fut prospère, et qui est désormais complètement absorbé par les faubourgs de Perpignan. Et que vos contemporains n'ont guère de respect envers les vestiges de ces temps anciens où Orle supplantait pourtant notre grande ville en importance.

À votre époque ai-je compris, seule l'église Sant Esteba, assez fantomatique, subsiste encore, comme un reproche envers tous ceux qui l'ont laissée péricliter, malgré les siècles d'histoire qu'elle représente.

J'ai beau avoir plusieurs fois entendu Patrick me faire ce genre de réponse, quand je lui parle d'un lieu que je connais, mais qui a quasiment disparu pour vous, je ne m'y habituerai jamais...

Publié dans Ma région

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Routes et chemins

Publié le par Jaume Ribera

Encore faut-il pouvoir!...
C'est ce que beaucoup d'entre vous, sans doute, ont pensé lorsque je vous ai parlé de nos déplacements, récemment. C'est une chose, en effet, de vouloir se rendre dans un village voisin, voire à la grande cité la plus proche, voire dans certains cas d'entamer le long voyage de la migration.
C'en est une autre de le pouvoir. Physiquement.

En effet, une très grande majorité des déplacements, dans nos contrées et à mon époque, s'effectue à pied. Cela implique forcément une durée plus longue dans les activités!

Un colporteur, qui fait partie des plus nombreux d'entre nous qui se déplacent

Nous n'avons bien sûr pas les moyens de déplacements variés qui sont les vôtres, dont me parle parfois Patrick avec d'autant plus de précautions qu'il sait que j'ai du mal à les imaginer.
L'essentiel se fait donc à pied, ou à cheval (l'âne ou le mulet, pour certains). N'allez pas croire que le cheval soit exclusivement la monture des riches et des nobles. Dans les campagnes, nombreux sont ceux qui, dès l'enfance, savent monter. Et qui ont donc la capacité d'utiliser ce moyen de transport.
Cela dit, les déplacements du quotidien restent le plus souvent pédestres. En effet, s'il est habituel qu'il y ait un ou deux chevaux au sein de chaque communauté villageoise, il est rare qu'ils puissent être utilisés privativement par tel ou tel, sauf cas d'urgence.

Il y a quelque chose qui ne manque pas, en revanche, c'est l'abondant réseau de voies de déplacement. Routes, chemins, sentiers, ils sont innombrables. Leur tracé est parfois changeant, au gré des saisons; mais ils couvrent l'ensemble de notre région avec bien plus de densité qu'on pourrait l'imaginer (et bien plus qu'à votre époque, si j'en crois ce que me dit Patrick).

Reconnaissons-le: il ne reste bien sûr plus rien, ou presque, du réseau des routes qui avaient été construites du temps de l'empire romain. Quelques vagues souvenirs, ici ou là, quand le tracé de ces anciennes voies a continué à être utilisé, parce qu'il était le plus évident: celle qui "descend" des Corbières et longe (pas trop près) la côte; celle qui relie Perpignan à la trouée du Perthus, pour entrer en Espagne; celles qui suivent le cours des trois grandes rivières (Tech, Têt, Agly) en remontant leurs vallées... et c'est à peu près tout. Et bien sûr, ces voies n'ont plus rien à voir avec celles construites à l'époque. Cela fait longtemps, en effet, que les dalles qui les recouvraient et les cailloux qui les stabilisaient ont été enlevés et utilisés dans diverses constructions alentours. Mais ces routes, même si elles sont désormais faites uniquement en terre, sont assez larges, bien dégagées de la végétation, et carrossables la plupart du temps, sauf en cas de très grosses pluies.

Il est rare, toutefois, de pouvoir se déplacer sur d'aussi belles voies

Les voies les plus nombreuses sont, toutefois, les chemins ou sentiers qui sillonnent toute la campagne, en plaine ou en montagne. Il serait vain d'en dater l'origine. Beaucoup sont apparus lorsque se sont fixées les communautés villageoises, il y a environ sept siècles (pour moi; donc durant les dernières décennies du premier millénaire). Mais il est des sentiers, surtout sur les flancs des reliefs, qui sont apparus plus tardivement. Pour répondre à des besoins ponctuels de déplacement: l'importance croissante d'un village des environs, la construction d'un mas écarté, l'extension d'une zone de cultures...
L'entretien de ces chemins et de ces sentiers est plus aléatoire. En principe, les seigneurs qui possèdent le village ont le devoir de faire entretenir toutes les voies passant sur leur territoire. Concrètement, cela veut dire qu'à certains moments de l'année, les populations doivent défricher, élaguer, combler, renforcer... Les fameuses "corvées" par lesquelles votre époque se plaît tant à caricaturer la mienne et les siècles qui l'ont précédée; oubliant au passage que tous ces travaux collectifs, certes imposés, nous permettent aussi de nous approvisionner gratuitement en bois, en terre, en moellons...  qui nous sont bien utiles, en même temps qu'ils entretiennent la forêt. Tout le monde y gagne, finalement...

D'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-boisD'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-boisD'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-bois

D'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-bois

Il en résulte un sentiment d'activité assez intense dans toute la région. Surtout lorsque la saison est à la vente des produits de la récolte, ou quand une pause dans les travaux des champs est mise à profit pour aller chercher les produits dont on a besoin, ou pour se rendre chez le notaire de la grande ville.
Bien sûr, il y a plus de passage, et de va-et-vient, sur la grande route qui relie Perpignan et Argelès (par exemple), que sur le chemin qui remonte la vallée de Lavall, au-dessus de Sorède et d'Argelès... Mais il n'est pas rare, au cours d'un déplacement, de croiser d'autres individus avec lesquels il est d'usage d'échanger quelques paroles, quelques nouvelles sur tel ou tel, voir pourquoi pas quelques produits qu'on achètera ou troquera au hasard de la rencontre.

À moins que l'on n'ait pas de chance, et que celui (ou, dans ce cas, ceux) que l'on croise soi(en)t animé(s) d'intentions malsaines, voire criminelles.
Car c'est le grand risque des déplacements, à mon époque: la difficulté à assurer notre sécurité au creux des sentiers parfois isolés que nous sommes amenés à emprunter.

Je vous en reparlerai, à l'occasion.

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Nos déplacements

Publié le par Jaume Ribera

Dans les romans rédigés à partir de mes enquêtes, mais aussi au travers de certains des textes de ce blog, sont souvent évoqués des déplacements, parfois assez longs, effectués par mes contemporains.
Que cela me permette, dans un premier temps, de tordre le cou à une légende encore assez vivace dans votre lointain siècle: vos ancêtres qui vivent à mon époque, pensez-vous, ne se déplacent pas. Ils restent rivés à leur village de naissance, s'y marient et y meurent. C'est assez largement faux. Bien sûr, les lignées familiales sont marquées par les terres possédées, ou par celles sur lesquelles on travaille. Cela limite donc le champ des déplacements. Et c'est vrai qu'une assez grande proportion des individus vit et meurt là où chacun est né. Ou en tous cas dans un rayon de deux ou trois lieues (une quinzaine de kilomètres, tient à me préciser Patrick, pour que vous me compreniez mieux, dit-il).
Mais il serait totalement faux d'imaginer que l'on ne bouge pas de son village!

Mes contemporains connaissent trois types de déplacements.

Tout d'abord, les mouvements liés à la vie quotidienne. Celle des marchés, de la vente ou de l'achat de ce qui a été produit ou qui nous est nécessaire.

Le marché de la cité voisine, vers lequel convergent tant de villageois des environs

Notre habitat (surtout dans les espaces montagneux) repose sur des entités villageoises de taille modeste. Il est nécessaire de se rendre au bourg le plus proche, et parfois dans les cités de la plaine, assez régulièrement. Au moins une fois par semaine, parfois plus à la belle saison. Bien sûr, nos artisans sont approvisionnés par les traginers, dont je vous ai parlé, qui vont de village en village. Mais on ne peut pas tout obtenir par leur moyen.
Et surtout, le marché (la foire à certaines grandes occasions) est l'endroit idéal pour rester au contact de la communauté: on y apprend des nouvelles des uns et des autres, on y transmet les siennes, on discute ventes, successions, mariages... On maintient ce que vous appelez le lien social entre tous...

Ce même lien qui est la cause d'autres déplacements. Les cérémonies familiales sont quelque chose d'important à notre époque. Lors de la naissance d'un enfant, le parrain et la marraine (personnages importants de mon temps) peuvent être choisis dans la parentèle éloignée, ou au sein de son réseau d'amitiés ou de sociabilité. Il est fréquent que ceux qui ont été choisis viennent d'un village parfois éloigné.
Il en est de même pour les mariages, qui n'unissent pas forcément des jeunes gens habitant au même village.

Une noce se rend au lieu du mariage, dans le village voisin

La fête, mais avant elle les nombreuses rencontres pour conclure le mariage, impliquent des déplacements. Et pour peu que le notaire choisi pour rédiger le contrat de mariage soit établi dans une cité voisine, il faudra se rendre jusqu'à son étude. Par exemple, nous n'avons pas de notaire à Argelès. Il nous faut donc aller au moins jusqu'à Elne ou Collioure, et parfois jusqu'à Perpignan.
Enfin, le décès de l'un d'entre nous rassemble aussi tous les proches. Des membres de la famille, même si elle s'est géographiquement éloignée, mais aussi des proches du défunt. Là encore, il est assez fréquent de rencontrer des groupes se rendant d'un village à l'autre, à l'occasion d'obsèques.

Enfin, il ne faut pas négliger une troisième cause de déplacements, plus définitive. Je veux parler de la migration. C'est à dire le départ pour aller s'installer ailleurs. La vie est dure dans les villages de montagne. Et lorsqu'il y a plusieurs enfants dans une famille, il est difficile pour tous de trouver suffisamment de travail pour gagner sa vie. Pour peu qu'il ne soit pas attiré par la vie religieuse, un cadet préfèrera quitter son village, et partir dans la plaine, sur la côte, voire en Catalogne espagnole, pour s'y établir. La plupart du temps, il ne revient jamais dans son village de naissance. Mais parfois, surtout s'il a réussi à s'installer à l'abri du besoin, il lui arrivera d'y retourner pour telle ou telle grande occasion. Ce sera l'occasion d'autres déplacements.
Notre région a fortement bénéficié de ces mouvements de migration, jusqu'à il y a une cinquantaine d'années. À cette époque, les temps étaient troublés dans le Royaume de France, et notre région avait perdu beaucoup d'habitants lors d'épidémie durant les décennies précédentes. Nos vallées étaient dès lors attractives, et nous avons connu des vagues d'arrivées, parfois étagées sur plusieurs années, en provenance de régions éloignées. Les nouveaux arrivants n'ont pas forcément trouvé tout de suite leur point d'ancrage. Là aussi, cela a engendré des déplacements fréquents dans notre région.

Notre géographie a été profondément façonnée par tous ces mouvements. Routes, chemins, pistes et sentiers sont innombrables. Bien plus qu'à votre époque.
Nous en reparlerons.

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Les entrailles de Pujol

Publié le par Jaume Ribera

Non! Ce n'est pas à un examen médical que je vous convie. Mais à une visite de l'intérieur d'un monument hérité des siècles passés, qui voisine Argelès. Patrick m'a fait parvenir des images de ce qui en reste à votre époque. Et il faut reconnaître que ce n'est pas bien différent de ce que je connais, moi, de cet endroit. Une tour carrée sans prétention, ni même sans grand charme, appelée Pujol, sans que je sache à quoi est dû ce nom.

Évidemment, sans ce qui était autour, c'est un peu étrange...

Je vous ai déjà expliqué pourquoi les deux appellations sous lesquelles cet endroit est connu sont exactes: château ou tour de Pujol.
Gardons-lui le nom de tour, puisque après tout ce qui subsiste à mon époque et de vos jours est le donjon de l'ancien château qui, jadis, avait été édifié à proximité de la grande voie de passage se dirigeant vers les Pyrénées. Un château qui avait appartenu à la prestigieuse lignée des comtes du Roussillon, mais dont l'influence a peu à peu périclité.

Cela dit, entrer dans la tour de Pujol est très instructif. Il est certes difficile d'imaginer une quelconque vie ou même une quelconque activité à l'intérieur des épais murs. Ayant été longtemps, avant même mon époque, transformée en grange pour entreposer le foin et les récoltes, la tour a perdu tous les aménagements internes qui étaient les siens. Mais elle a conservé ses principaux éléments de construction, particulièrement révélateurs de la conception des châteaux au Moyen-Âge, lorsque la pierre a remplacé le bois des premiers édifices castraux.

L'épaisseur des murailles est ce qui frappe tout d'abord. Le donjon étant la partie centrale du château, ses murs devaient plus que tous les autres résister aux éventuels assauts ennemis.  Ils sont donc particulièrement larges, comme on peut le constater grâce aux rares ouvertures pratiquées.

Murées ou pas, les ouvertures présentent de larges renfoncementsMurées ou pas, les ouvertures présentent de larges renfoncements

Murées ou pas, les ouvertures présentent de larges renfoncements

Il ne faut pas trop se laisser impressionner, en revanche, par la hauteur de ce qui devait être la salle principale: le plafond qui servait de palier avec le niveau supérieur en est depuis longtemps effondré. Mais même si on imagine cette couverture disparue, la salle ne devait pas manquer de majesté.
Vous y visualisez un banquet de la grande époque?

Les encoches sur les rebords saillants montrent où se situait le plancher du niveau supérieur

À l'intérieur même de la tour, se trouvent encore les escaliers permettant de relier les anciens niveaux entre eux. N'imaginez surtout pas des escaliers majestueux, larges et couverts de marbre, comme mon époque commence à les construire.
Non! Le donjon était à l'origine une structure défensive, donc fonctionnelle. Les escaliers y sont étroits pour ne pas perdre de la place, mais aussi pour rendre difficile le fait de permettre à l'assaillant de croiser (et donc de dépasser et dominer) le défenseur.
Et comme la tour est quadrangulaire, l'escalier court le long de la façade, voire à l'intérieur de la muraille, sans être en colimaçon, comme si souvent dans les châteaux fortifiés. Il semble qu'il y en eut un au niveau supérieur, pour accéder à la terrasse couvrant l'ensemble, mais il a disparu avec le reste.

Vu d'en haut (à gauche) ou d'en bas (à droite): le même sentiment oppressant d'étroitesseVu d'en haut (à gauche) ou d'en bas (à droite): le même sentiment oppressant d'étroitesse

Vu d'en haut (à gauche) ou d'en bas (à droite): le même sentiment oppressant d'étroitesse

Enfin, avez-vous remarqué comme les ouvertures sont rares et étroites? C'est voulu et cela participait aux capacités de défense, bien sûr. De simples meurtrières permettaient à l'occupant de voir son ennemi, et éventuellement de le toucher avec ses flèches ou, plus tard, ses armes à feu; tandis que l'assaillant, lui, avait le sentiment d'être devant un mur presque opaque.

Hormis l'entrée, une seule vraie ouverture (peut-être pas d'origine, d'ailleurs...)

La tour de Pujol est une construction militaire typique de son temps, donc. Il n'y était pas question de confort de vie.

Ce qui m'impressionne, moi, à son sujet, c'est que son donjon soit toujours debout plusieurs siècles après son édification.
Combien des constructions bâties à mon époque seront encore visibles dans cinq ou six siècles?

Et combien des vôtres?

(Un grand merci à Didier Hennebelle, dont les photos transmises par Patrick illustrent ce billet)

Publié dans Ma région

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Les métiers du tissu (III)

Publié le par Jaume Ribera

Et enfin, les tissus dont je vous ai expliqué qui les fabrique, les apprête, les teint... prennent leur forme définitive. Celle à laquelle ils étaient destinés. Là encore, plusieurs artisans mettent en œuvre leur savoir-faire à ce stade de la fabrication de ces objets qui sont particulièrement mêlés à notre quotidien. Je vais vous parler de trois d'entre eux: el sastre (le tailleur), el flassader (celui qui fabrique les couvertures) et el barretaire (le chapelier).

Mais au préalable, comment ne pas évoquer celles qui fabriquent la plupart des objets de tissu que nous utilisons? Celles qui, à partir d'un coupon neuf tout juste acheté chez ceux que nous avons évoqués dans les textes précédents, vont entièrement l'imaginer, le découper, le façonner, lui donner vie: els costureras, les couturières. Au féminin, bien sûr, car les femmes sont les seules à pratiquer cet art. Elles l'ont appris dès leur plus jeune âge, à la maison, en regardant faire puis en aidant leur mère, leurs grands-mères, leurs tantes...
Il y a toujours quelque chose à repriser, à réparer, parmi les nombreux linges d'une maisonnée. Qui aurait l'idée de faire faire cela par autrui, quand toutes les femmes qui vivent sous le toit familial sont expertes dans le maniement de l'aiguille et du fil?
Tellement expertes, d'ailleurs, que certaines en profitent pour se spécialiser et pour fabriquer des objets qu'elles vont ensuite vendre sur les marchés, ou auprès des venedors qui sillonnent toute la région, avec leur chargement totalement hétéroclite qu'ils essaient de vendre dans les villages ou les mas isolés. Patrick me dit qu'un de ces objets typiquement local est parvenu jusqu'à vous: les vigatanes, ces sortes d'espadrilles à lacet fabriquées lors des veillées au coin du feu.

Souvent, c'est l'homme du foyer qui assemble les cordes de la semelle. Mais toutes les coutures sont le travail des femmes

Cela dit, dès que le tissu doit être travaillé dans un but plus complexe, notamment un vêtement, c'est à l'un des artisans les plus fréquents dans notre société qu'on doit sa réalisation: el sastre. Il y a un tailleur d'habits dans presque tous les villages. D'abord, parce que tout le monde a besoin de vêtements correctement fabriqués, et donc suffisamment solides pour résister à l'usure. Mais aussi, parce que le tailleur prolonge encore l'usage des habits qui ont déjà vécu longtemps: il les retaille au fur et à mesure que les enfants grandissent; il sait en retourner les tissus quand leur endroit présente trop de points d'usure; avec souvent peu de matière brute (les gens ne sont pas riches), il sait fabriquer des habits de cérémonie tout à fait acceptables.

Peu d'outils, un savoir-faire répétitif... Un métier essentiel, mais assez mal reconnu


Bref, le tailleur est un personnage important de notre société. Il n'est pourtant pas vraiment un notable, car il n'est pas riche: à quelques exceptions près, dans la grande ville de Perpignan, sa tâche est certes essentielle, mais pas assez sophistiquée pour qu'elle lui rapporte beaucoup d'argent.

Plus spécialisé, el flassader est aussi plus rare. Et pourtant! Quel outil essentiel est celui qu'il fabrique: les couvertures. Comme vous vous en doutez, il n'y a pas de chauffage dans nos maisons. Le foyer (quand il y en a un!...) est laissé en veille durant la nuit, mais sa chaleur s'atténue rapidement. Alors, avoir une bonne couverture bien chaude est important; surtout en hiver. Elle est en général en laine, qu'il a fallu contraindre et en quelque sorte discipliner à l'intérieur d'un grand fourreau, afin qu'elle reste égale sur toute la surface. La couverture est, souvent, une des pièces principales de la dot des jeunes mariées dans les milieux les moins aisés. C'est pourquoi un soin tout particulier doit être apporté à sa fabrication.

A priori, c'est un objet qui peut sembler plus futile que fabrique el barretaire. Mais il n'en est rien. Le chapeau, ou en tous cas le couvre-chef, est très répandu dans notre habillement, même le plus quotidien. Certes, la vieille croyance des siècles antérieurs selon laquelle nul ne devait rester nu-tête sous peine de se faire dévorer le cerveau par n'importe quelle bête commence (mais commence seulement) à disparaître. Mais d'une part l'habitude reste tenace, et d'autre part nous vivons dans une région où se couvrir la tête est souvent une nécessité: pour se protéger du soleil, ou au contraire pour adoucir la froidure de l'hiver. Donc celui qui fabrique ces couvre-chefs a une clientèle toute trouvée, et nombreuse.
Les femmes, cela dit, se fabriquent souvent elles-mêmes leurs gandallas, sortes de courts fichus de laine, qui rassemblent les cheveux vers l'arrière.

Gandalla (à gauche) et Barretina (à droite): des couvre-chefs simples et omniprésentsGandalla (à gauche) et Barretina (à droite): des couvre-chefs simples et omniprésents

Gandalla (à gauche) et Barretina (à droite): des couvre-chefs simples et omniprésents

Chez les hommes, le plus répandu des couvre-chefs est la barretina. Une coiffe typique de notre région catalane. Pas forcément très esthétique, avec son étrange forme de bosse qui s'affaisse sur le côté (ou parfois sur le front, ce qui est encore moins pratique), mais tellement généralisée!

Et presque toujours, allez savoir pourquoi, de couleur rouge!...

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Les métiers du tissu (II)

Publié le par Jaume Ribera

Quand on a fabriqué le fil à partir de la matière première (animale ou végétale), encore faut-il le travailler et le transformer pour qu'il devienne du tissu. Il existe différents métiers spécialisés dans ce travail de préparation de l'étoffe, tous très représentés dans nos paroisses, y compris les plus reculées d'entre elles.

Le teixidor (tisserand) est l'acteur indispensable de cette succession de métiers. Celui sans lequel le fil, même admirablement préparé, resterait le fil... Sans grande utilité, si on y réfléchit bien. Son savoir, m'a un jour expliqué Francisco, remonte à la nuit des temps, et provient de région très lointaines des nôtres.
De même, ses outils se sont développés au fil des siècles. Chaque tisserand possède au moins un métier à tisser, sorte de grand cadre dans lesquels s'entrecroisent les fils afin qu'ils constituent la trame de la toile à fabriquer.

Un cheminement complexe entre les fils, pour bâtir la trame de la toile

Mais le métier est souvent encombrant. C'est pourquoi le teixidor ne travaille en général pas à l'intérieur de sa maison, mais dans un atelier, où il est même assez fréquent qu'il possède plusieurs métiers, de taille et de modèle différents. Tout cet outillage est une véritable richesse. C'est pourquoi le métier de teixidor est l'un de ceux, parmi les artisans, où les lignées familiales sont les plus fréquentes, les fils ou les gendres succédant aux pères ou aux beaux-pères, afin que ce trésor ne se disperse pas. Cet artisan est souvent quelqu'un qui compte, au sein des communautés villageoises.

Pour autant, une toile qui sort des métiers à tisser du teixidor n'est qu'un tissu assez grossier. Elle est suffisante pour des usages triviaux (sacs de transport, couvertures ou toiles courantes...). Mais elle serait impropre pour y tailler un vêtement, même modeste, ou un tissu plus noble (nappe, drap, étole, voile liturgique...). Le tissu doit, au préalable, avoir été travaillé par le parayre (pareur, ou foulonier). C'est lui qui travaille la toile pour l'assouplir, la rendre plus étanche, plus douce, bref lui donner une qualité supérieure à celle qu'a produite le teixidor. Ce n'est pas un hasard si les plus doués des parayres sont également des marchands de toiles, souvent assez aisés. Du côté de Prats de Mollo, il existe plusieurs riches familles de parayres, qui ont construit leur fortune à la fois sur leur savoir-faire de fabricants, et sur leur rôle de négociants. Emanuel d'Oms m'a laissé entendre que certaines de ces familles sont parmi ses plus fermes soutiens en Haut-Vallespir, contre la main mise de la royauté française sur nos contrées. C'est peut-être parce que les métiers du tissu sont bien plus règlementé en France qu'ils l'étaient en Espagne.
Quoi qu'il en soit, les parayres sont souvent aisés. Il faut reconnaître que pour exercer leur métier, le matériel est facilement accessible et particulièrement peu onéreux: il suffit bien souvent de quelques cordes, de pas mal d'eau (c'est un métier que l'on rencontre près des rivières) et ... de bonnes jambes!

Peu d'outils, certes, mais beaucoup de main d'œuvre et surtout du savoir-faire...Peu d'outils, certes, mais beaucoup de main d'œuvre et surtout du savoir-faire...

Peu d'outils, certes, mais beaucoup de main d'œuvre et surtout du savoir-faire...

Même s'il est vrai que certains parayres sont équipés de moulins à foulon, qui font le travail mécaniquement, en ne faisant plus appel à la main d'œuvre manuelle (des pieds, plutôt!...). Ceux-ci, toutefois, ne sont pas très répandus dans notre région.

En association avec le parayre, et travaillant le tissu souvent au même moment de sa transformation, en fonction du but recherché, intervient le tintorer. Là, pour le coup, c'est un métier aux nombreuses conséquences nuisibles pour la santé. Teindre un tissu, cela veut en effet dire le tremper et le retremper dans des solutions colorées, qui vont lui donner sa teinte. Alors certes, la plupart du temps, les teintes sont trouvées par des mélanges de plantes naturelles. Mais celles-ci, souvent, sont chères (car elles proviennent de lointaines contrées). Alors depuis des siècles des substances de remplacement ont été mises au point, dont la manipulation est dangereuse. En tant que médecin, il m'est hélas arrivé de devoir soigner des malades ayant inventé et manipulé de tels mélanges hasardeux, qu'ils avaient imaginés pour donner aux tissus des couleurs qu'ils croyaient parfaites, à un moindre coût.
De plus, le tintorer exerce son métier en étant en permanence exposé aux effluves des bains dans lesquels trempent ses tissus. Là encore, sa santé s'en ressent assez vite.
C'est pour cela que c'est un métier moins répandu: il est plus dur!

Il paraît que votre époque a inventé un mot pour décrire cela: la pollution

Tissé, préparé, teint, ... le tissu pourra enfin être utilisé pour lui donner sa destination finale. C'est le travail d'autres artisans, que je vous présenterai bientôt.

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Les métiers du tissu (I)

Publié le par Jaume Ribera

Notre époque se caractérise, comme celles qui l'ont précédée, par une très grande diversité des métiers des uns et des autres. Je crois qu'hélas beaucoup de ceux-ci ont disparu au fil des siècles qui nous séparent, ou plus exactement qu'ils se sont regroupés dans des activités uniques.
Il en est ainsi des métiers du tissu. Tous nos villages, sauf les plus petits, comptent parmi leur population un ou plusieurs artisans qui travaillent les tissus, pour fabriquer tous les objets qui nous sont utiles dans la vie quotidienne: linges de maison, sacs et contenants divers, et bien sûr tous les vêtements.

Plusieurs tissus existent, dès notre époque. Il en existe de forts chers (la soie, les cotonnades), que seuls les plus riches peuvent acquérir ou faire transformer. Il est donc rare d'en rencontrer ailleurs que dans les grandes villes, et seulement chez les notables.
Dans nos campagnes, nos tissus ne sont en général fabriqués que dans trois matières différentes: la laine, le lin et le chanvre. Ce sont trois produits faciles à obtenir (la laine grâce aux moutons, le lin et le chanvre en les cultivant) et à travailler.

La laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nousLa laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nousLa laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nous

La laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nous

Une fois récoltée, la matière doit être travaillée pour la rendre utilisable.
La première tâche est de fabriquer le fil, à partir des pelotes ou des écheveaux amassés. Ce sont souvent les femmes (de tous âges) qui font cela dans nos villages. Et il n'est pas rare, dans un coin de la vaste salle commune de nos maisons, de voir un métier à filer qui servira à occuper les moments creux de la journée. C'est un travail fastidieux, monotone, mais pas vraiment fatiguant. C'est pourquoi même les fillettes ou les adolescentes en prennent leur part.

Filer le tissu, une occupation surtout féminine

Quelques-uns, toutefois, en ont fait leur métier; ce sont les cardayres. Ils travaillent en général surtout la laine, car ils savent également tondre l'animal, dont ils achètent ensuite la toison pour la travailler. Ils sont plus souvent des hommes. Parce qu'ils doivent se déplacer dans de nombreux villages, ce qu'ont plus de mal à faire des femmes ayant en charge la maison familiale. Et surtout parce que tondre un mouton et convoyer les chargements de laine demandent une vraie force physique. Sans compter le difficile travail qu'est le cardage.

El cardayre au travail

Lorsque ces étapes sont accomplies, il est temps de passer le relai à d'autres artisans qui, à partir des fils ainsi constitués, vont fabriquer les toiles et les apprêter.

Je vous parlerai bientôt du rôle de ces parayres, de ces teixidors, de ces tintorers...

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Les anses de la côte rocheuse

Publié le par Jaume Ribera

Là où les Albères plongent dans la mer, cesse la côte de sable qui est celle d'Argelès depuis l'embouchure du Tech. Mais le territoire de la cité ne s'arrête pas là, et s'approche tout près de celle, voisine, de Collioure. Entre les deux, s'étend un espace sauvage, quasiment pas habité, qui est pourtant depuis quelques années le lieu de bien des agitations.

Entre la côte sableuse et la baie de Collioure, une succession de petites anses inaccessibles

À votre époque, Patrick essaie de m'expliquer en vain (je crois qu'en réalité mon esprit se refuse à comprendre ce dont il me parle) que chacune des petites criques abritées qui s'y succèdent est envahie aux beaux jours par un nombre considérable de personnes qui y viennent en villégiature. Et que de nombreuses maisons et autres constructions s'y sont multipliées.
Je ne sais pas si c'est mieux, mais c'est en tout cas profondément différent.

De mon temps, longtemps cet endroit fut ignoré. C'est une zone vierge de tout, trop ventée pour être aisément cultivée, et surtout quasiment inaccessible. La large route qui vient de Perpignan n'y est plus le long ruban rectiligne qui traverse la plaine, contournant à peine les plus gros villages (Corneilla, Elne, Argelès). À cause des rochers abrupts et de la menace des flots par jours de grands vents, la voie s'est éloignée de la mer qu'elle domine dans un panorama qui m'émeut toujours, juste après la fin de la côte sableuse. Seuls des sentiers muletiers quasiment impraticables la relient à la succession de criques qui se s'échelonnent jusqu'à Collioure: l'anse d'en Sourre, celle de Portell, celle de Ouille, où se jette le Ravaner... Rares sont ceux qui affrontent ces sentiers abrupts et étroits pour se faufiler entre les buissons de genêts, de cinéraires, d'orties aussi...

Paysage typique de cette côte rocheuse sauvage

Et pour quoi faire, finalement, une fois arrivés au bord de l'eau, sur d'étroites bandes de sable dominées par les rochers tourmentés?

Une nouvelle fois, c'est l'interminable guerre entre le royaume de France et celui d'Espagne qui a indirectement apporté un peu de vie à ces lambeaux de terres oubliées.
Grâce à la contrebande! Durant les sièges de Collioure, d'Argelès, et d'ailleurs, de discrètes barques accostaient pendant la nuit pour livrer de la nourriture, des biens divers; mais aussi des armes, sur les criques isolées. Où tous ces chargements étaient récupérés par de discrets hommes de main, qui les chargeaient sur leurs mulets et partaient les livrer en lieu sûr.

Evidemment, de nuit, il faut un certain savoir-faire pour accéder au rivage (ici: l'anse de Portell)

Bien sûr, les autorités françaises et espagnoles, pour une fois d'accord, ont tenté de lutter contre cette contrebande. Mais d'une part, elle connaissaient bien moins les environs que ceux qui convoyaient ces chargements clandestins. Et d'autre part, à tour de rôle, chacun des deux États tirait avantage de cette contrebande, et aucun n'avait donc intérêt à en stopper vraiment le va-et-vient.

Ces trafics sont-ils terminés, depuis la fin de la guerre et la signature du Traité de 1659? certes pas! Ils sont moins fréquents, mais toujours présents. Au profit de qui? De ceux qui continuent la lutte de ce côté des Pyrénées, espérant revenir en arrière par rapport au changement de souveraineté que nous avons connu.

Je n'en ai jamais parlé avec Emanuel d'Oms (il est trop discret), mais je suis sûr que lui et ses hommes, parfois, ont fait partie des visiteurs nocturnes de ces anses de la côte rocheuse.

Publié dans Ma région

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La Tour de la Massane

Publié le par Jaume Ribera

Au tout début de ce blog, je vous avais rapidement parlé des tours de guets qui dominent la plaine du Roussillon. Mais trop vite...

La tour de la Massane est, géographiquement, l'avant-dernière d'une longue chaîne de tours érigées lorsque la région faisait partie de l'éphémère royaume de Majorque. À la fin du XIII° siècle, donc. Ce royaume avait une géographie compliquée, particulièrement vulnérable aux voisins hostiles.

Symbole des constructions féodales de l'époque, le nouveau royaume était une aberration géographique

Or, les deux principaux voisins de la petite entité étaient, précisément, plus qu'hostiles. Au Nord, les rois de France; au Sud, les rois d'Aragon. Ces derniers ayant dû consentir malgré eux à la création du petit royaume d'abord centré sur Majorque, puis qui établit sa capitale à Perpignan, afin de ne pas léser le fils cadet du grand roi Jaume I, en 1276.

Pour de lointaines raisons féodales, tout ce que possédait le royaume d'Aragon au nord de la chaîne des Pyrénées fut inclus dans le nouveau royaume. Les Albères devinrent donc une frontière. Et le premier roi de Majorque, Jaume, comprit rapidement la nécessité de sécuriser le Roussillon, par un système informant en temps réel des fréquents mouvements de troupes. À partir de la Cerdagne, mais surtout du Haut-Vallespir, Jaume entreprit donc de faire construire tout un chapelet de tours de guet, jusqu'aux rivages de la mer.

La construction de ces tours était relativement uniforme. Au point qu'il est assez difficile de les présenter en insistant sur les originalités de l'une par rapport aux autres. Elles se ressemblent tellement!
Celle de la Massane, terminée vers 1293, a été érigée sur la ligne de crête qui, depuis le Puig de Sallfort et le Puig Rodon, descend lentement vers la plaine, en séparant celle-ci de la vallée de Lavall. Elle est donc située sur un éperon rocheux dominant le paysage, quelle que soit la direction du regard.

Comment des troupes traversant ce panorama auraient-elles pu échapper à la surveillance par les tours?

Même si elle est circulaire, et largement ouverte vers la plaine roussillonnaise, il est néanmoins facile de se rendre compte, notamment par la position des meurtrières et des rares ouvertures, qu'elle fut conçue pour surveiller avant tout la menace venant du sud: celle de l'Aragon.

À mon époque, la tour est constituée d'un haut rez-de-chaussée voûté, qui abrite les corps d'armes hébergeant quelques soldats en permanence. Un niveau intermédiaire sert pour leur logement et les entrepôts (nourriture, un peu de munitions...) Et enfin, le niveau supérieur, à l'air libre, est celui qui permet les échanges avec les autres tours. Échanges visuels, par un système de signaux inspirés de ceux qui se pratiquent dans la marine (signaux de fumée le jour, signaux de feux la nuit). Échanges sonores, aussi, par des tirs de canon suffisamment codifiés pour être aisément compris au loin.
L'entretien du tout, ai-je besoin de le préciser, est à la charge des communautés sur le territoire desquelles se situe la tour. C'est-à-dire, pour la Massane, à la charge de ma petite cité d'Argelès. Inutile de vous dire que c'est une très lourde menace financière!...

Les meurtrières sur la façade servent plus à la défense de l'édifice qu'à lui apporter une maigre lumière

La mission de la tour de la Massane est de surveiller les mouvements militaires dans la plaine, mais aussi à travers les passes traversant la montagne. Un simple rôle de surveillance, car les hommes qui s'y trouvent postés ne sont pas assez nombreux, et finalement trop faiblement armés, pour pouvoir s'interposer. Leur rôle est d'informer les autres tours de guet, et surtout également la citadelle de Perpignan, d'une éventuelle intrusion sur le territoire du royaume.

Il est frappant de constater que jusqu'à mon temps au moins, la surveillance de la mer n'entre pas dans la mission de la tour (ni dans celle de Madeloc, voisine). La mer, je l'ai souvent dit, n'est plus un lieu d'invasion depuis des siècles.

Elle le redeviendra peut-être, un jour. La tour de la Massane y trouvera-t-elle une nouvelle vocation?

Ce n'est pas sûr, hélas...

Publié dans Ma région

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