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La famille catalane

Publié le par Jaume Ribera

Cela peut paraître curieux de parler ainsi de famille catalane. Y aurait-il donc une spécificité, dans notre région, pour l'organisation familiale? Il est évident que oui. Trois caractéristiques méritent qu'on les souligne.

Par rapport à ce qu'on rencontre dans les autres régions, espagnoles comme françaises, le noyau familial catalan est plutôt moins nombreux qu'ailleurs.
Dans la plaine (dont fait partie Argelès) les familles, très souvent, n'ont guère que deux ou trois enfants. Pas en raison d'un moins grand nombre de naissances que dans les montagnes environnantes (où il est fréquent qu'il y ait cinq ou six enfants par famille), mais parce que les décès d'enfants en bas âge y sont plus fréquents.

Trois enfants avec quelques écarts d'âges significatifs; une famille catalane typique de mon époque, dans la plaine

Pour tout un tas de raisons, dont la fréquence des épidémies dans les zones de forts passages humains, la mortalité des enfants est d'autant plus forte qu'on se rapproche de la mer, et qu'on réside dans de grandes cités (à Perpignan, bien sûr, la situation est encore plus dramatique à ce sujet).

Si le noyau familial (le cap de casa, sa femme et leurs enfants vivants) est plus restreint, en revanche, la maison familiale abrite souvent plus de personnes qu'ailleurs. Surtout en milieu rural. On se marie assez tard, dans notre région et à mon époque. Il n'est pas rare qu'un homme ne fonde son foyer qu'à l'approche de ses 30 ans. Et les jeunes femmes encore célibataires vers 25 ans sont nombreuses également. La raison principale, ici, est simple: nous sommes une région qui a été très appauvrie par les décennies de guerre. Et le mariage implique le versement d'une dot, dont le montant est souvent difficile à réunir. Comme par ailleurs, le droit des obligations juridiques du mariage est extrêmement codifié chez nous (j'y reviendrai une autre fois), nombreux sont ceux qui ne veulent pas, ou qui ne peuvent pas, convoler aussi tôt qu'ils le désireraient. Ni avec qui ils le désireraient, mais c'est une autre histoire.
C'est pourquoi, sous le toit familial, continuent souvent à vivre aussi des frères, des sœurs, parfois des cousins plus ou moins lointains, durant plusieurs années après que le cap de casa a fondé son propre foyer. Plus, bien sûr, les enfants issus d'une éventuelle union antérieure, car les remariages sont fréquents à mon époque.

Enfin, parce que notre région est depuis des siècles une aire de passage pour de multiples migrations, l'endogamie y est moins forte qu'ailleurs.
C'est variable selon les périodes, bien sûr, mais le début de mon dix-septième siècle a été marqué par de très nombreuses arrivées, en provenance du royaume de France, avant que nous lui soyons rattachés. Les troubles religieux qui ont déchiré ce dernier durant les dernières décennies du XVI° siècle, et la pauvreté dramatique qui a frappé certaines de ses régions (Auvergne, Limousin, Périgord, Béarn, Pyrénées...) ont provoqué de larges mouvements migratoires à destination de la Catalogne.
D'ailleurs, Patrick me dit que des historiens de votre époque estiment qu'au moment où je vis, un habitant sur cinq de la Catalogne est né en France!
La région, en effet, attire. Non seulement parce qu'elle s'enrichit, depuis quelques décennies; mais en plus parce qu'elle est en déficit de population: de nombreuses terres n'attendent que les bras qui vont les mettre en valeur. Les guerres et les épidémies, bien sûr, avaient saigné notre démographie, comme souvent dans d'autres régions. Mais d'autres facteurs, plus particuliers à l'Espagne, ont joué: l'expulsion des Morisques (descendants des musulmans restés en Espagne) à partir de 1609, ainsi que les départs vers les colonies d'Amérique, ont créé de véritables vides dans toute la péninsule, et donc aussi en Catalogne.

Chassés par l'édit de Felipe III en 1609, les Morisques ont tout quitté. D'autres populations arrivèrent bientôt, pour acheter leurs terres abandonnées

Composée par toutes ces strates, la famille est donc un élément complexe.

L'héritage du droit romain en a fait par ailleurs le lieu d'un maillage étroit de relations particulières au sein de la communauté, qui lui donnent un rôle central au sein de la société de mon époque. Je vous en reparlerai bientôt.

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Cosprons

Publié le par Jaume Ribera

C'est un minuscule village, entre Port-Vendres et Banyuls. Je devrais dire "un hameau". Mais cela ne plaît pas à mon ami Francesc Pi, dont la famille y vit depuis plusieurs générations. Malgré l'éloignement par rapport à Argelès, je le soigne ainsi que sa famille. J'en reviens ce soir, pour la visite des premiers frimas de l'automne.
C'est un moyen assez efficace de réduire les ennuis de santé durant l'hiver. C'est Francisco qui me l'a conseillé. Je me rends dans les mas les plus isolés, et j'y laisse quelques potions et onguents susceptibles d'adoucir les premiers soins. Ainsi qu'une décoction fortifiante de ma composition (la mienne, et surtout celle de Sylvia, en fait...), qui renforce les organismes avant l'arrivée de l'hiver.

Il faut dire qu'à Cosprons, l'hiver n'est pas une saison facile à supporter. Le village est petit et les maisons éparses ne créent pas une protection très efficace contre le vent, qui arrive directement du large en s'engouffrant le long du petit Rec de Cosprons.

Au premier plan, le mas de mon ami Francesc Pi


En raison de ce vent, les pentes semées de vignes sont plutôt arides, jusqu'à la tour de Madeloc, qui domine d'assez loin le village. C'est peut-être pour cette raison que le peuplement de l'endroit a été à la fois tardif et discret. Ce n'est qu'à partir de la fin du XII° siècle que ce lieu de cols profonds (le nom vient de la formule latine collis profundis) a commencé à être cité. Même s'il est possible que des pêcheurs y aient résidé, auparavant. Contrairement à la côte sablonneuse que nous avons à Argelès, la côte rocheuse possède de multiples activités de pêche.

La mer est en tous cas indissociable de Cosprons.
Une légende marine serait en effet à l'origine de l'emplacement de la toute petite église du village, autour de laquelle il s'est constitué. Un pêcheur aurait remonté, un jour, un Christ en croix dans ses filets. Et l'âne qu'il avait chargé pour le transporter jusqu'à un mas voisin ne s'y est pas arrêté, mais a continué son chemin jusqu'au sommet de la colline, d'où il refusa alors de bouger. Les villageois y virent un signe, et bâtirent là une chapelle vouée à la Vierge Marie (dont une lectrice fidèle vient de m'envoyer quelques clichés, merci Brigitte).

CospronsCosprons
Cosprons

En tous cas, remonté par un filet de pêche ou pas, ce Christ marin, repeint et réparé il y a quelques années (à mon époque) est vraiment émouvant par l'impression qu'il dégage.

Cela dit, Patrick me raconte qu'il existe une autre légende, au sujet de ce village. Un descendant de mon ami Francesc Pi a un jour désiré s'inventer des ancêtres nobles. Et il a fait construire toute une généalogie, totalement farfelue me dit Patrick, qui fait de Cosprons une baronnie (rien que ça!) dont les Pi seraient les seigneurs, ducs, comtes et barons (!!!), descendants directs des plus anciens comtes du Roussillon.

Jusqu'où va se nicher la fatuité des gens!!!...


Quand je lui ai raconté cela, avec bien des précautions oratoires (je ne pouvais quand même pas lui dire que je le tenais d'un de mes descendants vivant 350 ans après nous!...), il a bien ri, mon ami Francesc.
Et depuis, il me salue toujours d'un tonitruant "Le duc te souhaite bien le bonjour, manant..."

Avant de déboucher une bouteille de vin doux des collines... et de la boire ensemble à la santé des lointains comtes du Roussillon.

Publié dans Ma région

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À tous ceux qui ces présentes liront...

Publié le par Patrick Dombrowsky

Hélas, toute chose a une fin!...

Rassurez-vous, je ne parle pas de ce blog, dont la réalisation continue à nous enchanter, Jaume et moi, grâce à votre fidélité stimulante.

Je parle de la douce période estivale où le temps nous est moins compté et où l'on peut pleinement se consacrer à ses passions.
Peu à peu depuis le début du mois, les obligations diverses augmentent, comme pour beaucoup d'entre vous, avec leur corollaire de transports, de réveils aux aurores, de fatigue, de rendez-vous, de corvées...

Vous l'avez compris: il me sera de moins en moins possible de mettre en forme quasi quotidiennement les écrits que Jaume m'envoie pour les publier ici.
En 16 semaines d'existence, ce blog a publié 84 articles. Ce n'est pas si mal. Mais cette moyenne de 5 à 6 articles hebdomadaires va vite devenir intenable, durant les quelques mois de l'année universitaire en tous cas. Si nous arrivons à un rythme de 3 à 4 articles par semaine, ce sera déjà bien...

Alors ne vous inquiétez pas si vous recevez moins souvent de nos nouvelles. Nous n'oublions bien sûr pas ce blog.
Et nous espérons que vous ne l'oublierez pas non plus, même si vous entendez moins parler de lui.
Ce qui ne doit surtout pas vous empêcher de nous écrire, de nous faire de petits signes, et de continuer à réagir comme vous le faites.


Et allez!...

Pour vous remercier, une petite indiscrétion.
D'après ce qu'il me dit au cours de nos derniers échanges, Jaume est à nouveau aux prises avec des malfaisants qu'il est chargé de neutraliser. Du genre très nuisibles.

Je ne serais pas surpris de pouvoir rédiger une quatrième enquête, bientôt...

Publié dans De la part de Patrick

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Les dolmens des Albères

Publié le par Jaume Ribera

Je vous l'avais laissé entendre lorsque je vous ai parlé, il y a déjà quelques semaines, des dolmens d'Argelès: il en existe plusieurs autres, sur les pentes des Albères. Mais aussi sur celles des Aspres ou du Fenouillèdes. Mais, curieusement, beaucoup moins dès que la montagne s'élève: il n'y en a quasiment pas en Haut Vallespir, dans le Capcir ou le Conflent. Et seulement quelques-uns en Cerdagne.

Quelques dolmens, de g à dr: En haut: Caixa Rotllant (Arles), Coma Estapera (Cerbère), Na Christiana (L'Albère) En bas: Rimbau (Collioure), Serrat de las Fonts (Saint Marsal), Siureda (Maureillas)Quelques dolmens, de g à dr: En haut: Caixa Rotllant (Arles), Coma Estapera (Cerbère), Na Christiana (L'Albère) En bas: Rimbau (Collioure), Serrat de las Fonts (Saint Marsal), Siureda (Maureillas)Quelques dolmens, de g à dr: En haut: Caixa Rotllant (Arles), Coma Estapera (Cerbère), Na Christiana (L'Albère) En bas: Rimbau (Collioure), Serrat de las Fonts (Saint Marsal), Siureda (Maureillas)
Quelques dolmens, de g à dr: En haut: Caixa Rotllant (Arles), Coma Estapera (Cerbère), Na Christiana (L'Albère) En bas: Rimbau (Collioure), Serrat de las Fonts (Saint Marsal), Siureda (Maureillas)Quelques dolmens, de g à dr: En haut: Caixa Rotllant (Arles), Coma Estapera (Cerbère), Na Christiana (L'Albère) En bas: Rimbau (Collioure), Serrat de las Fonts (Saint Marsal), Siureda (Maureillas)Quelques dolmens, de g à dr: En haut: Caixa Rotllant (Arles), Coma Estapera (Cerbère), Na Christiana (L'Albère) En bas: Rimbau (Collioure), Serrat de las Fonts (Saint Marsal), Siureda (Maureillas)

Quelques dolmens, de g à dr: En haut: Caixa Rotllant (Arles), Coma Estapera (Cerbère), Na Christiana (L'Albère) En bas: Rimbau (Collioure), Serrat de las Fonts (Saint Marsal), Siureda (Maureillas)

Ces dolmens ne peuvent pas avoir été des lieux d'habitation: ils sont trop bas, et trop petits, pour avoir logé qui que ce soit de façon durable. On pense souvent qu'ils étaient des sépultures. Peut-être... Mais franchement: avec les moyens techniques très rudimentaires des époques où ils furent édifiés (3000 à 3500 ans avant notre ère, me dit Francisco), est-il crédible que de telles pierres massives aient pu être assemblées de façon aussi spectaculaire, et durable, uniquement pour inhumer un défunt? Même s'il était un chef de clan?

Pour ma part, sans avoir de connaissance spécifique sur ces dolmens, j'aurais tendance à y voir des lieux voués au culte. Des sortes d'ancêtres des autels de nos églises ou chapelles. Toutes les sociétés humaines, même les plus primitives, ont eu des croyances spirituelles (le mot religieuses n'aurait guère de sens, pour des époques aussi lointaines). Elles avaient l'équivalent de nos prêtres (druides, sorciers, mages, sages... peu importe le nom qu'on leur donne). Et ceux-ci devaient bien avoir des endroits particuliers pour se recueillir, prier, préparer leurs potions et leurs philtres, recevoir ceux qui venaient les consulter...

Ce qui est sûr, en tous cas, c'est qu'au cours de leur longue histoire, ils furent plusieurs fois réutilisés. Par les Sarrasins, notamment, qui furent les maîtres de notre région durant les trois derniers siècles du premier millénaire. Servaient-ils de postes de guet, de lieux de prière, de refuges? Je ne sais pas. Mais il est frappant que plusieurs de ces dolmens, principalement près de la côte, aient un nom qui fasse référence à ces occupants. Je vous ai parlé, déjà, de la Cova de l'Alarb, à Argelès; un autre porte le même nom à Banyuls; il y a une Cabana del Moro à Llauro.
Et surtout, il y a la Balma del Moro, à Laroque. Si ce nom lui est resté, en tous cas, c'est bien que l'abri en question (la balma veut dire l'abri) a été durable. Abri refuge? Abri poste d'observation? Abri habitation? On ne le saura sans doute jamais.

Si je fais une place à part à celui-ci, c'est parce qu'une fidèle lectrice de ce blog m'en a fait parvenir, par l'intermédiaire de Patrick, un témoignage tout récent de votre époque. Cadeau d'autant plus émouvant pour moi que neuf générations après la mienne, Florence est née Ribère. Vous imaginez ce que je peux ressentir, en découvrant ainsi une arrière-arrière-arrière-etc-petite-fille, alors que plus de trois siècles et demi nous séparent!...

Merci d'avoir pensé à ton très vieil aïeul, Florence!

Publié dans Ma région

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L'abbaye de Vallbona

Publié le par Jaume Ribera

Dans ses romans Patrick me met souvent en contact avec l'abbaye de Saint Genis (elle est même un des "personnages" principaux de ma deuxième enquête Les anges de Saint Genis). Et c'est vrai qu'elle est la plus proche implantation monastique des environs. Pourtant, nous avons une abbaye encore active (même peu), sur le territoire de notre paroisse. C'est l'abbaye de Vallbona.

Mais elle est très peu connue, même à notre époque, et n'a guère d'activité. En raison de son isolement, surtout. Géographique et spirituel.
 

Le mas de Valbonne, qui englobe les rares vestiges de l'abbaye encore présents à votre époque

Située tout au fond d'un vallon affluent de celui du Ravaner, que nous avons déjà rencontré lorsque je vous ai parlé de l'ancienne église de Torreneules, l'abbaye est vraiment à l'écart de tout. D'ailleurs, à peine deux siècles après sa fondation en 1242, les moines la quittèrent pour s'installer à Perpignan. Il fallut toute l'autorité du pape pour, au XV° siècle, les contraindre à retourner à Vallbona. Pourquoi le pape? Parce que ces moines appartiennent à l'ordre cistercien, qui est de droit pontifical, c'est-à-dire que le Saint Siège y dispose d'une autorité particulière. Et comme il n'y a pas beaucoup d'implantations cisterciennes dans notre région, le pape n'admettait pas la disparition de l'une d'entre elles.

D'ailleurs, Patrick me dit que ce retour à Vallbona ne va pas être très durable. Les cisterciens étant des moines contemplatifs, ils ne se mêlent guère à la population locale. Et donc rares sont les liens créés avec les quelques habitants de ce vallon des Albères.

À votre époque, l'abbaye est détruite depuis longtemps, et les rares vestiges qui subsistent sont intégrés dans une propriété privée.
 

Les vestiges de la petite église de l'abbaye, dont l'abside a disparu, laissant la nef comme béante

On a du mal à imaginer que là, pourtant, des hommes voués à Dieu (ils étaient une douzaine lors de la fondation de l'abbaye) se sont isolés du siècle pour vivre leur foi et leur sacerdoce. Ils ne sont plus que quelques-uns, à mon époque.
Francisco a eu l'occasion de s'y rendre, une ou deux fois, pour soigner l'un ou l'autre d'entre eux. Il m'a raconté leur isolement et leur pauvreté.

Comme s'ils savaient inéluctable la fin de leur implantation...

Publié dans Ma région

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Un drame hélas fréquent: la mort d'un enfant

Publié le par Jaume Ribera

Ne m'en veuillez pas si j'évoque un sujet tragique, aujourd'hui...

Je suis triste.

De retour d'un mas situé à l'intérieur des terres, du côté de Collioure.
Où je n'ai pas réussi à sauver un enfant. Il toussait fortement depuis quelques jours, et sa fièvre est tout à coup montée hier. On est venu me chercher en hâte, et j'ai passé toute la nuit et la journée qui a suivi à son chevet. Hélas, malgré le courage dont a fait preuve ce petit corps chétif, le mal a été plus fort que lui.
Le soleil commençait à baisser lentement, quand on a tamisé toutes les lumières de la grande salle. Le dernier souffle de sa courte vie venait de partir.

Il avait seulement quatre ans...

C'est une chose à laquelle je ne m'habituerai jamais. Pourquoi faut-il que des enfants meurent?
Francisco me dit souvent, pour me consoler (pour m'endurcir, aussi, je le sens bien) qu'il en a toujours été ainsi, et même que la situation s'est améliorée depuis quelques décennies.

Depuis que les années de guerre sont finies, la maladie est la principale cause de décès des enfants dans nos contrées. Ils sont en effet les plus fragiles, face aux rigueurs du temps. Malgré tous les soins des leurs, malgré l'allaitement maternel, plus long qu'à votre époque paraît-il, leur nutrition est souvent insuffisante durant leur plus jeune âge. Ils sont souvent affaiblis face aux maladies qu'ils rencontrent.

Mais surtout, ce qui les met le plus souvent en péril, et contre quoi nous ne sommes que trop peu de médecins à tenter d'agir dans les mas que nous visitons, c'est l'hygiène souvent très insuffisante dans laquelle ils vivent.
Non pas que nous ne nous lavions pas, ou que nous vivions dans des lieux insalubres.
Patrick m'a un jour raconté les inepties que votre époque colporte trop souvent à ce sujet. Non. Nous savons ce que c'est que la propreté de nos corps, croyez-moi. Nous la maintenons avec des produits plus naturels, et sans doute moins nocifs, que les vôtres; c'est là la seule différence.
Ce qui est un vrai problème, en revanche, c'est la promiscuité qui sévit encore dans nos sociétés.

Une promiscuité qui, parfois, englobe les animaux...

Songez que tout le monde vit dans un habitat souvent trop petit. C'est pire, bien sûr, dans les villes, mais c'est vrai aussi dans les habitations de nos campagnes. Où il n'existe, la plupart du temps, qu'un seul lit que tous partagent. Aucun couvert personnel pour manger; quelques gobelets seulement pour boire... La même eau pour se laver, parfois à plusieurs.
Comment voulez-vous que le mal de l'un ne se propage pas aux autres? Et qu'hélas le décès d'un enfant soit suivi d'autres décès dans la même famille? Nos campagnes sont pleines d'histoires de familles entières décimées en quelques jours.

Au sein desquelles les enfants sont parmi les premiers à être fauchés...

Comme celui de cet après-midi.

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Paysan... Mais encore?

Publié le par Jaume Ribera

Nous vivons dans une société dont la grande majorité des habitants sont paysans. Certes. Mais dans le monde rural qui est le nôtre, cela est beaucoup trop vague pour caractériser précisément le métier de chacun. Or cette définition précise est essentielle, à mon époque. Car elle induit la place de chacun dans la hiérarchie sociale. Il ne faut pas oublier que la société catalane du XVII° siècle est très hiérarchisée.

Il en est de même dans le monde foisonnant des paysans. Au fond, pourtant, tous pratiquent le même métier: ils travaillent la terre, pour lui faire produire les richesses qui vont nourrir, désaltérer, habiller, abriter... la communauté durant toute l'année, avant que le cycle reprenne pour une nouvelle année.
Toutefois les différences sont nombreuses, entre celui qui loue la force de ses bras au hasard des embauches pour les travaux des champs, celui qui est employé dans un domaine (chez nous, on dit un mas), celui qui possède la terre qu'il cultive, celui qui est maître de vastes propriétés...

Je vous parlerai, lors de billets à venir, de tous ces travailleurs de notre terre catalane. Je vous raconterai leur vie quotidienne. Laissez-moi d'abord vous les présenter dans leur diversité.

Après avoir lu ces lignes, direz-vous encore qu'ils font le même métier?

Au sommet de la hiérarchie sociale de ceux qui travaillent la terre, il y a le pagès. Lui, il est propriétaire de ses terres. Cela ne veut pas forcément dire qu'il en possède beaucoup. Mais elles lui appartiennent en propre, il n'a pas de droits à verser dessus (sauf éventuellement des remboursements de prêts, et peut-être dans certains cas d'anciennes survivances de servitudes féodales, lorsqu'il y a un seigneur dans sa paroisse).
Le pagès habite un mas. C'est plus qu'une simple ferme, et cela peut parfois même ressembler à un petit hameau. Il y vit avec sa famille, mais aussi avec ses mossos, ses serviteurs. N'ayez pas un haut-le-cœur égalitariste devant ce mot. Il permet d'englober tous ceux qui vivent au mas, sans que leur tâche soit nécessairement liée à la terre. Mais ceux qui travaillent dans les champs sont les plus nombreux. Le pagès lui-même en fait partie, d'ailleurs.
 

Le pagès, dans la cour de son mas

Ensuite, vient le masover (parfois appelé, de façon plus vague, le manero). Dans d'autres régions de France, on l'appelle le métayer. Il est le responsable de la gestion d'une partie d'un domaine (un autre mas, un petit hameau excentré...) pour le compte de son propriétaire. Il commande à tous ceux qui y vivent, mais il rend lui-même des comptes au pagès.

Plus fréquent est l'agrícola. C'est celui qui correspond le mieux au terme général de paysan. Il travaille en général dans le mas d'un pagès, mais il a aussi un petit lopin de terre qu'il cultive pour son propre compte, pour sa propre famille. Soit parce que ce bout de terre lui appartient, soit parce que l'usage lui en a été accordé, comme une part de sa rémunération, par le pagès. Et parfois, il possède aussi quelques bêtes; c'est appréciable, surtout s'il y a un bœuf parmi celles-ci: il sera particulièrement utile lors des labours (d'ailleurs, en France, on l'appelle souvent laboureur, même s'il ne fait pas que cela).

Les plus pauvres, ceux qui sont tout en bas de l'échelle sociale de ce monde paysan, sont les treballadors et les bracers (on écrit aussi brassers). Ce sont de simples ouvriers. Ceux qui ne possèdent rien de la terre qu'ils travaillent. La différence entre eux? Elle est ténue. La plupart du temps, les treballadors (travailleurs) sont attachés à un seul mas; alors que les bracers (brassiers) louent la force de leurs bras à qui voudra les embaucher. Pour une récolte, le retournement d'un champ, un défrichage... Dans leur paroisse d'origine, ou le plus souvent ailleurs. Les bracers se déplacent beaucoup, d'un mas à l'autre.
En général, ces deux derniers paysans font les travaux les plus pénibles. Et les plus mal payés.
 

Le battage de la récolte (ici, des haricots) par des treballadors

Voilà la diversité de notre société paysanne.

Pour la compléter, il ne faut pas oublier l'hortola (jardinier). Lui, c'est le paysan de la ville. Celui qui cultive les jardins, souvent de petite taille, situés dans les faubourgs ou le voisinage des grandes cités (il y en a beaucoup à Perpignan). Il contribue beaucoup à l'approvisionnement de la forte population urbaine.

N'oublions pas que c'est grâce à tous, en tous cas, qu'il n'y a plus de disettes depuis longtemps, dans notre région.

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Le sergent Barthélémy

Publié le par Jaume Ribera

Des enquêteurs dont Patrick aime à lire les aventures, et qu'il m'a fait découvrir, ce sergent Barthélémy est celui dont je me sens le plus proche.

D'abord, parce qu'il est méridional, comme moi: il vit dans un village de Margeride, partie du Gévaudan, ce pays sauvage et austère où l'homme vit en perpétuelle symbiose avec la nature, faute de ne pas pouvoir survivre.

Paysage de la Margeride, région du sergent Barthélémy

Il faut dire que Barthélémy Mazeirac vit dans des temps plus anciens, et donc plus difficiles, que moi: au XIV° siècle. Une période de guerres, de fléaux, de calamités et de menaces en tous genre... comme nous en avons connu une, heureusement terminée, durant les guerres franco-espagnoles.

Ensuite, c'est presque par hasard, comme moi, qu'il s'est lancé dans la résolution de crimes. Même si, comme moi, ses fonctions l'y prédisposaient. Lorsqu'un cadavre inconnu fut découvert au pied de la tour de Madeloc, j'étais deuxième consul de la cité, chargé à ce titre de faire respecter la loi. Quand un collecteur d'impôts a disparu juste après être venu dans son village, Barthélémy y était sergent du seigneur (une fonction qui n'existe pas à Argelès, puisque nous n'avons pas de seigneur).

Par ailleurs, Barthélémy est secondé par Ysabellis, experte en herbes et médecines diverses, guérisseuse, à la naissance et au passé mystérieux, astucieuse et courageuse. Capable de tout voir et tout entendre dans le pays, sans être elle-même remarquée... Un peu le même rôle que Sylvia joue, parfois, auprès de moi.
Oui, je sais!... Je ne vous ai pas encore parlé de Sylvia...

Enfin, Barthélémy n'attend rien de ses contemporains. Ni de la reconnaissance, ni de l'aide, ni même de l'estime. Il veut que tout le monde remplisse son rôle en respectant les règles. Faute de quoi il n'y a pas de paix possible entre les diverses communautés villageoises.

Il est moins rigide que le boyard Artem, dont je vous ai parlé. Et j'espère que je le suis moins que lui. Mais ce serait à vous de me le dire...

Il y a autre chose, me souffle Patrick, qui fait que j'aime bien le sergent Barthélémy. Et il a raison: Laëtitia Bourgeois, qui a écrit les sept aventures de Barthélémy, a bien aimé mon enquête sur Le fanal de Madeloc, que Patrick lui avait envoyée.

Venant de la part d'un auteur reconnu, cela fait chaud au cœur

Publié dans Mes passions

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Les chapelles Sant Jeroni et Santa Madalena

Publié le par Jaume Ribera

Deux chapelles voisines, qu'on pourrait dire sœurs si elles dataient de la même époque, et si leur destin n'avaient pas été si différent.
 

Santa Madalena (à gauche) et Sant Jeroni (à droite)

La plus remarquable, à mon avis, celle en tous cas où je préfère aller me promener, lorsque je dois visiter un patient aux alentours, c'est Sant Jeroni. Et pourtant, il s'agit seulement d'une toute petite chapelle isolée près de la cité d'Argelès, au pied des premières ondulations des Albères. Je vous en ai d'ailleurs déjà présenté, de ces vestiges religieux éparpillés, dont les fidèles furent finalement absorbés par la cité voisine.
Située à moins d'une lieue des murs d'Argelès, Sant Jeroni est triplement remarquable (Patrick me dit de traduire pour vous, avec des mots que je ne comprends pas: "Un peu moins de quatre kilomètres").

D'abord, parce qu'on ne connaît pas exactement son origine. Elle date, probablement, du début de notre millénaire. Mais dixième? Douzième? Treizième siècle? On ne sait pas. Francisco m'a assuré qu'aucun texte ne parle d'elle dans les temps anciens. Ce qui ne donne aucun indice quant à la période de sa construction.

Mais ce qui frappe surtout au sujet de cette chapelle, c'est sa taille minuscule. Dans sa plus grande dimension, elle ne fait pas plus de dix pas de long (nouvelle traduction de Patrick, tout aussi incompréhensible pour moi: "Un peu plus de sept mètres").


C'est pour cela qu'il est peu probable qu'elle ait été une église paroissiale, comme Saint Laurent ou la Pava, dont je vous ai déjà parlé: comment imaginer une assemblée de fidèles réunis dans un aussi petit espace? Si dès sa naissance elle ne fut qu'une simple chapelle, par exemple d'un riche mas aujourd'hui disparu, voire d'un très ancien prieuré dont il ne resterait rien, il n'est pas étonnant qu'elle n'ait pas laissé de traces dans les textes ou dans la mémoire des hommes.

Enfin, juste à côté d'elle, se situe une autre chapelle, plus grande. Et quand je dis "juste à côté", c'est vraiment le cas: il n'y a pas plus d'une vingtaine de pas entre la chapelle Sant Jeroni et sa voisine, plus spacieuse et plus récente, vouée à Santa Madalena. Celle-ci est plus récente. Plus spacieuse, aussi.

Là, sans doute, eurent lieu des cérémonies. Là, surtout, s'installent par intermittence des ermites, dont la présence attire les fidèles, et qui vivent dans un petit logis aménagé au-dessus de la chapelle elle-même. Là, peut-être, va renaître une vie spirituelle.

Le contraste est réel, en tous cas, entre la petite chapelle presque oubliée, et sa grande voisine, qui semble en plein essor...

Publié dans Ma région

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Nous n'avons pas d'évêque !

Publié le par Jaume Ribera

Il faut reconnaître que dans un pays, que ce soit l'Espagne ou la France, où la religion et surtout l'Église tiennent une place aussi importante, notre situation n'est pas banale. Mais c'est un fait: depuis 1643, toute notre région est privée d'évêque.

Juridiquement, selon l'administration de l'Église, nous dépendons du diocèse d'Elne. Nous? Presque tous les territoires annexés en 1659, soit le Roussillon, le Conflent, le Vallespir, les Aspres. Seuls les villages de Cerdagne que le traité de Llívia a laissés à la France continuent à dépendre, pour leur part, du diocèse d'Urgell.

Notre diocèse d'Elne jouit d'un certain prestige dans l'Église de France. Il est en effet parmi les plus anciens, puisqu'il a été créé dès le VI° siècle. Dès sa naissance, il prit une part active à la conversion au catholicisme des derniers rois wisigoths, alors que notre région était le dernier territoire qu'ils dominaient au nord des Pyrénées. C'est ce diocèse, aussi, qui contribua à l'expansion des multiples abbayes qui naquirent au cours des siècles suivants dans toute la région, et dont plusieurs subsistent encore à mon époque.
 

Carte du diocèse d'Elne après l'annexion de 1659

C'est sans doute à cause de ce prestige qu'il est l'objet, depuis 1643, d'une longue et violente rivalité entre la papauté et la couronne de France. Tout est parti, bien sûr, du siège et de la chute de Perpignan face aux armées du roi français Louis XIII. Une fois Perpignan tombée, c'est tout le versant septentrional de Pyrénées qui est devenu français.
Bénéficiant, depuis le concordat de Bologne du droit de désigner les évêques dans les diocèses français, Louis XIII a donc nommé, le 13 avril 1643, Joseph du Vivier de Saint-Martin au siège d'Elne, pour remplacer l'Espagnol Francisco Pérez Roya, qui occupait le poste depuis cinq ans.
Mais le pape ne l'entendit pas de cette oreille, et refusa de reconnaître cette annexion de fait. Pour Rome, le diocèse d'Elne était Espagnol et l'intervention armée de 1641-1642 au sud des Corbières ne pouvait en aucune façon changer cela. C'est pourquoi
Joseph du Vivier de Saint-Martin ne put jamais prendre possession de son siège apostolique. Quant à Francisco Pérez Roya, il fut nommé par le roi d'Espagne au siège de Cadix, où il mourut cinq ans plus tard.

Et comme malgré la signature du traité de 1659 ni la papauté ni la monarchie française n'ont fait évoluer leur position, le diocèse d'Elne et Perpignan n'a toujours pas d'évêque pour le diriger, à mon époque...

Vous dites?...

Que je viens de parler du diocèse "d'Elne et Perpignan", au lieu du diocèse d'Elne?

Tiens oui, c'est vrai... J'oubliais une autre particularité de notre diocèse.
Le siège épiscopal, c'est Elne. Mais depuis le début de mon siècle (en 1602 exactement), Onofre Reart, en poste depuis trois ans, a obtenu du pape Clément VIII qu'il officialise par un transfert de résidence ce qui se faisait dans les faits depuis longtemps: que les évêques avaient quitté Elne pour Perpignan.
 

Onofre Reart, qui laissa une trace décisive dans l'histoire de notre diocèse


Cette double appellation dure encore à votre époque, paraît-il... Même si sans doute rares sont ceux qui savent à qui on la doit...

Publié dans Ma vie

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