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Routes et chemins

Publié le par Jaume Ribera

Encore faut-il pouvoir!...
C'est ce que beaucoup d'entre vous, sans doute, ont pensé lorsque je vous ai parlé de nos déplacements, récemment. C'est une chose, en effet, de vouloir se rendre dans un village voisin, voire à la grande cité la plus proche, voire dans certains cas d'entamer le long voyage de la migration.
C'en est une autre de le pouvoir. Physiquement.

En effet, une très grande majorité des déplacements, dans nos contrées et à mon époque, s'effectue à pied. Cela implique forcément une durée plus longue dans les activités!

Un colporteur, qui fait partie des plus nombreux d'entre nous qui se déplacent

Nous n'avons bien sûr pas les moyens de déplacements variés qui sont les vôtres, dont me parle parfois Patrick avec d'autant plus de précautions qu'il sait que j'ai du mal à les imaginer.
L'essentiel se fait donc à pied, ou à cheval (l'âne ou le mulet, pour certains). N'allez pas croire que le cheval soit exclusivement la monture des riches et des nobles. Dans les campagnes, nombreux sont ceux qui, dès l'enfance, savent monter. Et qui ont donc la capacité d'utiliser ce moyen de transport.
Cela dit, les déplacements du quotidien restent le plus souvent pédestres. En effet, s'il est habituel qu'il y ait un ou deux chevaux au sein de chaque communauté villageoise, il est rare qu'ils puissent être utilisés privativement par tel ou tel, sauf cas d'urgence.

Il y a quelque chose qui ne manque pas, en revanche, c'est l'abondant réseau de voies de déplacement. Routes, chemins, sentiers, ils sont innombrables. Leur tracé est parfois changeant, au gré des saisons; mais ils couvrent l'ensemble de notre région avec bien plus de densité qu'on pourrait l'imaginer (et bien plus qu'à votre époque, si j'en crois ce que me dit Patrick).

Reconnaissons-le: il ne reste bien sûr plus rien, ou presque, du réseau des routes qui avaient été construites du temps de l'empire romain. Quelques vagues souvenirs, ici ou là, quand le tracé de ces anciennes voies a continué à être utilisé, parce qu'il était le plus évident: celle qui "descend" des Corbières et longe (pas trop près) la côte; celle qui relie Perpignan à la trouée du Perthus, pour entrer en Espagne; celles qui suivent le cours des trois grandes rivières (Tech, Têt, Agly) en remontant leurs vallées... et c'est à peu près tout. Et bien sûr, ces voies n'ont plus rien à voir avec celles construites à l'époque. Cela fait longtemps, en effet, que les dalles qui les recouvraient et les cailloux qui les stabilisaient ont été enlevés et utilisés dans diverses constructions alentours. Mais ces routes, même si elles sont désormais faites uniquement en terre, sont assez larges, bien dégagées de la végétation, et carrossables la plupart du temps, sauf en cas de très grosses pluies.

Il est rare, toutefois, de pouvoir se déplacer sur d'aussi belles voies

Les voies les plus nombreuses sont, toutefois, les chemins ou sentiers qui sillonnent toute la campagne, en plaine ou en montagne. Il serait vain d'en dater l'origine. Beaucoup sont apparus lorsque se sont fixées les communautés villageoises, il y a environ sept siècles (pour moi; donc durant les dernières décennies du premier millénaire). Mais il est des sentiers, surtout sur les flancs des reliefs, qui sont apparus plus tardivement. Pour répondre à des besoins ponctuels de déplacement: l'importance croissante d'un village des environs, la construction d'un mas écarté, l'extension d'une zone de cultures...
L'entretien de ces chemins et de ces sentiers est plus aléatoire. En principe, les seigneurs qui possèdent le village ont le devoir de faire entretenir toutes les voies passant sur leur territoire. Concrètement, cela veut dire qu'à certains moments de l'année, les populations doivent défricher, élaguer, combler, renforcer... Les fameuses "corvées" par lesquelles votre époque se plaît tant à caricaturer la mienne et les siècles qui l'ont précédée; oubliant au passage que tous ces travaux collectifs, certes imposés, nous permettent aussi de nous approvisionner gratuitement en bois, en terre, en moellons...  qui nous sont bien utiles, en même temps qu'ils entretiennent la forêt. Tout le monde y gagne, finalement...

D'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-boisD'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-boisD'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-bois

D'innombrables sentiers jusqu'au plus profond des sous-bois

Il en résulte un sentiment d'activité assez intense dans toute la région. Surtout lorsque la saison est à la vente des produits de la récolte, ou quand une pause dans les travaux des champs est mise à profit pour aller chercher les produits dont on a besoin, ou pour se rendre chez le notaire de la grande ville.
Bien sûr, il y a plus de passage, et de va-et-vient, sur la grande route qui relie Perpignan et Argelès (par exemple), que sur le chemin qui remonte la vallée de Lavall, au-dessus de Sorède et d'Argelès... Mais il n'est pas rare, au cours d'un déplacement, de croiser d'autres individus avec lesquels il est d'usage d'échanger quelques paroles, quelques nouvelles sur tel ou tel, voir pourquoi pas quelques produits qu'on achètera ou troquera au hasard de la rencontre.

À moins que l'on n'ait pas de chance, et que celui (ou, dans ce cas, ceux) que l'on croise soi(en)t animé(s) d'intentions malsaines, voire criminelles.
Car c'est le grand risque des déplacements, à mon époque: la difficulté à assurer notre sécurité au creux des sentiers parfois isolés que nous sommes amenés à emprunter.

Je vous en reparlerai, à l'occasion.

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Nos déplacements

Publié le par Jaume Ribera

Dans les romans rédigés à partir de mes enquêtes, mais aussi au travers de certains des textes de ce blog, sont souvent évoqués des déplacements, parfois assez longs, effectués par mes contemporains.
Que cela me permette, dans un premier temps, de tordre le cou à une légende encore assez vivace dans votre lointain siècle: vos ancêtres qui vivent à mon époque, pensez-vous, ne se déplacent pas. Ils restent rivés à leur village de naissance, s'y marient et y meurent. C'est assez largement faux. Bien sûr, les lignées familiales sont marquées par les terres possédées, ou par celles sur lesquelles on travaille. Cela limite donc le champ des déplacements. Et c'est vrai qu'une assez grande proportion des individus vit et meurt là où chacun est né. Ou en tous cas dans un rayon de deux ou trois lieues (une quinzaine de kilomètres, tient à me préciser Patrick, pour que vous me compreniez mieux, dit-il).
Mais il serait totalement faux d'imaginer que l'on ne bouge pas de son village!

Mes contemporains connaissent trois types de déplacements.

Tout d'abord, les mouvements liés à la vie quotidienne. Celle des marchés, de la vente ou de l'achat de ce qui a été produit ou qui nous est nécessaire.

Le marché de la cité voisine, vers lequel convergent tant de villageois des environs

Notre habitat (surtout dans les espaces montagneux) repose sur des entités villageoises de taille modeste. Il est nécessaire de se rendre au bourg le plus proche, et parfois dans les cités de la plaine, assez régulièrement. Au moins une fois par semaine, parfois plus à la belle saison. Bien sûr, nos artisans sont approvisionnés par les traginers, dont je vous ai parlé, qui vont de village en village. Mais on ne peut pas tout obtenir par leur moyen.
Et surtout, le marché (la foire à certaines grandes occasions) est l'endroit idéal pour rester au contact de la communauté: on y apprend des nouvelles des uns et des autres, on y transmet les siennes, on discute ventes, successions, mariages... On maintient ce que vous appelez le lien social entre tous...

Ce même lien qui est la cause d'autres déplacements. Les cérémonies familiales sont quelque chose d'important à notre époque. Lors de la naissance d'un enfant, le parrain et la marraine (personnages importants de mon temps) peuvent être choisis dans la parentèle éloignée, ou au sein de son réseau d'amitiés ou de sociabilité. Il est fréquent que ceux qui ont été choisis viennent d'un village parfois éloigné.
Il en est de même pour les mariages, qui n'unissent pas forcément des jeunes gens habitant au même village.

Une noce se rend au lieu du mariage, dans le village voisin

La fête, mais avant elle les nombreuses rencontres pour conclure le mariage, impliquent des déplacements. Et pour peu que le notaire choisi pour rédiger le contrat de mariage soit établi dans une cité voisine, il faudra se rendre jusqu'à son étude. Par exemple, nous n'avons pas de notaire à Argelès. Il nous faut donc aller au moins jusqu'à Elne ou Collioure, et parfois jusqu'à Perpignan.
Enfin, le décès de l'un d'entre nous rassemble aussi tous les proches. Des membres de la famille, même si elle s'est géographiquement éloignée, mais aussi des proches du défunt. Là encore, il est assez fréquent de rencontrer des groupes se rendant d'un village à l'autre, à l'occasion d'obsèques.

Enfin, il ne faut pas négliger une troisième cause de déplacements, plus définitive. Je veux parler de la migration. C'est à dire le départ pour aller s'installer ailleurs. La vie est dure dans les villages de montagne. Et lorsqu'il y a plusieurs enfants dans une famille, il est difficile pour tous de trouver suffisamment de travail pour gagner sa vie. Pour peu qu'il ne soit pas attiré par la vie religieuse, un cadet préfèrera quitter son village, et partir dans la plaine, sur la côte, voire en Catalogne espagnole, pour s'y établir. La plupart du temps, il ne revient jamais dans son village de naissance. Mais parfois, surtout s'il a réussi à s'installer à l'abri du besoin, il lui arrivera d'y retourner pour telle ou telle grande occasion. Ce sera l'occasion d'autres déplacements.
Notre région a fortement bénéficié de ces mouvements de migration, jusqu'à il y a une cinquantaine d'années. À cette époque, les temps étaient troublés dans le Royaume de France, et notre région avait perdu beaucoup d'habitants lors d'épidémie durant les décennies précédentes. Nos vallées étaient dès lors attractives, et nous avons connu des vagues d'arrivées, parfois étagées sur plusieurs années, en provenance de régions éloignées. Les nouveaux arrivants n'ont pas forcément trouvé tout de suite leur point d'ancrage. Là aussi, cela a engendré des déplacements fréquents dans notre région.

Notre géographie a été profondément façonnée par tous ces mouvements. Routes, chemins, pistes et sentiers sont innombrables. Bien plus qu'à votre époque.
Nous en reparlerons.

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