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Les entrailles de Pujol

Publié le par Jaume Ribera

Non! Ce n'est pas à un examen médical que je vous convie. Mais à une visite de l'intérieur d'un monument hérité des siècles passés, qui voisine Argelès. Patrick m'a fait parvenir des images de ce qui en reste à votre époque. Et il faut reconnaître que ce n'est pas bien différent de ce que je connais, moi, de cet endroit. Une tour carrée sans prétention, ni même sans grand charme, appelée Pujol, sans que je sache à quoi est dû ce nom.

Évidemment, sans ce qui était autour, c'est un peu étrange...

Je vous ai déjà expliqué pourquoi les deux appellations sous lesquelles cet endroit est connu sont exactes: château ou tour de Pujol.
Gardons-lui le nom de tour, puisque après tout ce qui subsiste à mon époque et de vos jours est le donjon de l'ancien château qui, jadis, avait été édifié à proximité de la grande voie de passage se dirigeant vers les Pyrénées. Un château qui avait appartenu à la prestigieuse lignée des comtes du Roussillon, mais dont l'influence a peu à peu périclité.

Cela dit, entrer dans la tour de Pujol est très instructif. Il est certes difficile d'imaginer une quelconque vie ou même une quelconque activité à l'intérieur des épais murs. Ayant été longtemps, avant même mon époque, transformée en grange pour entreposer le foin et les récoltes, la tour a perdu tous les aménagements internes qui étaient les siens. Mais elle a conservé ses principaux éléments de construction, particulièrement révélateurs de la conception des châteaux au Moyen-Âge, lorsque la pierre a remplacé le bois des premiers édifices castraux.

L'épaisseur des murailles est ce qui frappe tout d'abord. Le donjon étant la partie centrale du château, ses murs devaient plus que tous les autres résister aux éventuels assauts ennemis.  Ils sont donc particulièrement larges, comme on peut le constater grâce aux rares ouvertures pratiquées.

Murées ou pas, les ouvertures présentent de larges renfoncementsMurées ou pas, les ouvertures présentent de larges renfoncements

Murées ou pas, les ouvertures présentent de larges renfoncements

Il ne faut pas trop se laisser impressionner, en revanche, par la hauteur de ce qui devait être la salle principale: le plafond qui servait de palier avec le niveau supérieur en est depuis longtemps effondré. Mais même si on imagine cette couverture disparue, la salle ne devait pas manquer de majesté.
Vous y visualisez un banquet de la grande époque?

Les encoches sur les rebords saillants montrent où se situait le plancher du niveau supérieur

À l'intérieur même de la tour, se trouvent encore les escaliers permettant de relier les anciens niveaux entre eux. N'imaginez surtout pas des escaliers majestueux, larges et couverts de marbre, comme mon époque commence à les construire.
Non! Le donjon était à l'origine une structure défensive, donc fonctionnelle. Les escaliers y sont étroits pour ne pas perdre de la place, mais aussi pour rendre difficile le fait de permettre à l'assaillant de croiser (et donc de dépasser et dominer) le défenseur.
Et comme la tour est quadrangulaire, l'escalier court le long de la façade, voire à l'intérieur de la muraille, sans être en colimaçon, comme si souvent dans les châteaux fortifiés. Il semble qu'il y en eut un au niveau supérieur, pour accéder à la terrasse couvrant l'ensemble, mais il a disparu avec le reste.

Vu d'en haut (à gauche) ou d'en bas (à droite): le même sentiment oppressant d'étroitesseVu d'en haut (à gauche) ou d'en bas (à droite): le même sentiment oppressant d'étroitesse

Vu d'en haut (à gauche) ou d'en bas (à droite): le même sentiment oppressant d'étroitesse

Enfin, avez-vous remarqué comme les ouvertures sont rares et étroites? C'est voulu et cela participait aux capacités de défense, bien sûr. De simples meurtrières permettaient à l'occupant de voir son ennemi, et éventuellement de le toucher avec ses flèches ou, plus tard, ses armes à feu; tandis que l'assaillant, lui, avait le sentiment d'être devant un mur presque opaque.

Hormis l'entrée, une seule vraie ouverture (peut-être pas d'origine, d'ailleurs...)

La tour de Pujol est une construction militaire typique de son temps, donc. Il n'y était pas question de confort de vie.

Ce qui m'impressionne, moi, à son sujet, c'est que son donjon soit toujours debout plusieurs siècles après son édification.
Combien des constructions bâties à mon époque seront encore visibles dans cinq ou six siècles?

Et combien des vôtres?

(Un grand merci à Didier Hennebelle, dont les photos transmises par Patrick illustrent ce billet)

Publié dans Ma région

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Les métiers du tissu (III)

Publié le par Jaume Ribera

Et enfin, les tissus dont je vous ai expliqué qui les fabrique, les apprête, les teint... prennent leur forme définitive. Celle à laquelle ils étaient destinés. Là encore, plusieurs artisans mettent en œuvre leur savoir-faire à ce stade de la fabrication de ces objets qui sont particulièrement mêlés à notre quotidien. Je vais vous parler de trois d'entre eux: el sastre (le tailleur), el flassader (celui qui fabrique les couvertures) et el barretaire (le chapelier).

Mais au préalable, comment ne pas évoquer celles qui fabriquent la plupart des objets de tissu que nous utilisons? Celles qui, à partir d'un coupon neuf tout juste acheté chez ceux que nous avons évoqués dans les textes précédents, vont entièrement l'imaginer, le découper, le façonner, lui donner vie: els costureras, les couturières. Au féminin, bien sûr, car les femmes sont les seules à pratiquer cet art. Elles l'ont appris dès leur plus jeune âge, à la maison, en regardant faire puis en aidant leur mère, leurs grands-mères, leurs tantes...
Il y a toujours quelque chose à repriser, à réparer, parmi les nombreux linges d'une maisonnée. Qui aurait l'idée de faire faire cela par autrui, quand toutes les femmes qui vivent sous le toit familial sont expertes dans le maniement de l'aiguille et du fil?
Tellement expertes, d'ailleurs, que certaines en profitent pour se spécialiser et pour fabriquer des objets qu'elles vont ensuite vendre sur les marchés, ou auprès des venedors qui sillonnent toute la région, avec leur chargement totalement hétéroclite qu'ils essaient de vendre dans les villages ou les mas isolés. Patrick me dit qu'un de ces objets typiquement local est parvenu jusqu'à vous: les vigatanes, ces sortes d'espadrilles à lacet fabriquées lors des veillées au coin du feu.

Souvent, c'est l'homme du foyer qui assemble les cordes de la semelle. Mais toutes les coutures sont le travail des femmes

Cela dit, dès que le tissu doit être travaillé dans un but plus complexe, notamment un vêtement, c'est à l'un des artisans les plus fréquents dans notre société qu'on doit sa réalisation: el sastre. Il y a un tailleur d'habits dans presque tous les villages. D'abord, parce que tout le monde a besoin de vêtements correctement fabriqués, et donc suffisamment solides pour résister à l'usure. Mais aussi, parce que le tailleur prolonge encore l'usage des habits qui ont déjà vécu longtemps: il les retaille au fur et à mesure que les enfants grandissent; il sait en retourner les tissus quand leur endroit présente trop de points d'usure; avec souvent peu de matière brute (les gens ne sont pas riches), il sait fabriquer des habits de cérémonie tout à fait acceptables.

Peu d'outils, un savoir-faire répétitif... Un métier essentiel, mais assez mal reconnu


Bref, le tailleur est un personnage important de notre société. Il n'est pourtant pas vraiment un notable, car il n'est pas riche: à quelques exceptions près, dans la grande ville de Perpignan, sa tâche est certes essentielle, mais pas assez sophistiquée pour qu'elle lui rapporte beaucoup d'argent.

Plus spécialisé, el flassader est aussi plus rare. Et pourtant! Quel outil essentiel est celui qu'il fabrique: les couvertures. Comme vous vous en doutez, il n'y a pas de chauffage dans nos maisons. Le foyer (quand il y en a un!...) est laissé en veille durant la nuit, mais sa chaleur s'atténue rapidement. Alors, avoir une bonne couverture bien chaude est important; surtout en hiver. Elle est en général en laine, qu'il a fallu contraindre et en quelque sorte discipliner à l'intérieur d'un grand fourreau, afin qu'elle reste égale sur toute la surface. La couverture est, souvent, une des pièces principales de la dot des jeunes mariées dans les milieux les moins aisés. C'est pourquoi un soin tout particulier doit être apporté à sa fabrication.

A priori, c'est un objet qui peut sembler plus futile que fabrique el barretaire. Mais il n'en est rien. Le chapeau, ou en tous cas le couvre-chef, est très répandu dans notre habillement, même le plus quotidien. Certes, la vieille croyance des siècles antérieurs selon laquelle nul ne devait rester nu-tête sous peine de se faire dévorer le cerveau par n'importe quelle bête commence (mais commence seulement) à disparaître. Mais d'une part l'habitude reste tenace, et d'autre part nous vivons dans une région où se couvrir la tête est souvent une nécessité: pour se protéger du soleil, ou au contraire pour adoucir la froidure de l'hiver. Donc celui qui fabrique ces couvre-chefs a une clientèle toute trouvée, et nombreuse.
Les femmes, cela dit, se fabriquent souvent elles-mêmes leurs gandallas, sortes de courts fichus de laine, qui rassemblent les cheveux vers l'arrière.

Gandalla (à gauche) et Barretina (à droite): des couvre-chefs simples et omniprésentsGandalla (à gauche) et Barretina (à droite): des couvre-chefs simples et omniprésents

Gandalla (à gauche) et Barretina (à droite): des couvre-chefs simples et omniprésents

Chez les hommes, le plus répandu des couvre-chefs est la barretina. Une coiffe typique de notre région catalane. Pas forcément très esthétique, avec son étrange forme de bosse qui s'affaisse sur le côté (ou parfois sur le front, ce qui est encore moins pratique), mais tellement généralisée!

Et presque toujours, allez savoir pourquoi, de couleur rouge!...

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Les métiers du tissu (II)

Publié le par Jaume Ribera

Quand on a fabriqué le fil à partir de la matière première (animale ou végétale), encore faut-il le travailler et le transformer pour qu'il devienne du tissu. Il existe différents métiers spécialisés dans ce travail de préparation de l'étoffe, tous très représentés dans nos paroisses, y compris les plus reculées d'entre elles.

Le teixidor (tisserand) est l'acteur indispensable de cette succession de métiers. Celui sans lequel le fil, même admirablement préparé, resterait le fil... Sans grande utilité, si on y réfléchit bien. Son savoir, m'a un jour expliqué Francisco, remonte à la nuit des temps, et provient de région très lointaines des nôtres.
De même, ses outils se sont développés au fil des siècles. Chaque tisserand possède au moins un métier à tisser, sorte de grand cadre dans lesquels s'entrecroisent les fils afin qu'ils constituent la trame de la toile à fabriquer.

Un cheminement complexe entre les fils, pour bâtir la trame de la toile

Mais le métier est souvent encombrant. C'est pourquoi le teixidor ne travaille en général pas à l'intérieur de sa maison, mais dans un atelier, où il est même assez fréquent qu'il possède plusieurs métiers, de taille et de modèle différents. Tout cet outillage est une véritable richesse. C'est pourquoi le métier de teixidor est l'un de ceux, parmi les artisans, où les lignées familiales sont les plus fréquentes, les fils ou les gendres succédant aux pères ou aux beaux-pères, afin que ce trésor ne se disperse pas. Cet artisan est souvent quelqu'un qui compte, au sein des communautés villageoises.

Pour autant, une toile qui sort des métiers à tisser du teixidor n'est qu'un tissu assez grossier. Elle est suffisante pour des usages triviaux (sacs de transport, couvertures ou toiles courantes...). Mais elle serait impropre pour y tailler un vêtement, même modeste, ou un tissu plus noble (nappe, drap, étole, voile liturgique...). Le tissu doit, au préalable, avoir été travaillé par le parayre (pareur, ou foulonier). C'est lui qui travaille la toile pour l'assouplir, la rendre plus étanche, plus douce, bref lui donner une qualité supérieure à celle qu'a produite le teixidor. Ce n'est pas un hasard si les plus doués des parayres sont également des marchands de toiles, souvent assez aisés. Du côté de Prats de Mollo, il existe plusieurs riches familles de parayres, qui ont construit leur fortune à la fois sur leur savoir-faire de fabricants, et sur leur rôle de négociants. Emanuel d'Oms m'a laissé entendre que certaines de ces familles sont parmi ses plus fermes soutiens en Haut-Vallespir, contre la main mise de la royauté française sur nos contrées. C'est peut-être parce que les métiers du tissu sont bien plus règlementé en France qu'ils l'étaient en Espagne.
Quoi qu'il en soit, les parayres sont souvent aisés. Il faut reconnaître que pour exercer leur métier, le matériel est facilement accessible et particulièrement peu onéreux: il suffit bien souvent de quelques cordes, de pas mal d'eau (c'est un métier que l'on rencontre près des rivières) et ... de bonnes jambes!

Peu d'outils, certes, mais beaucoup de main d'œuvre et surtout du savoir-faire...Peu d'outils, certes, mais beaucoup de main d'œuvre et surtout du savoir-faire...

Peu d'outils, certes, mais beaucoup de main d'œuvre et surtout du savoir-faire...

Même s'il est vrai que certains parayres sont équipés de moulins à foulon, qui font le travail mécaniquement, en ne faisant plus appel à la main d'œuvre manuelle (des pieds, plutôt!...). Ceux-ci, toutefois, ne sont pas très répandus dans notre région.

En association avec le parayre, et travaillant le tissu souvent au même moment de sa transformation, en fonction du but recherché, intervient le tintorer. Là, pour le coup, c'est un métier aux nombreuses conséquences nuisibles pour la santé. Teindre un tissu, cela veut en effet dire le tremper et le retremper dans des solutions colorées, qui vont lui donner sa teinte. Alors certes, la plupart du temps, les teintes sont trouvées par des mélanges de plantes naturelles. Mais celles-ci, souvent, sont chères (car elles proviennent de lointaines contrées). Alors depuis des siècles des substances de remplacement ont été mises au point, dont la manipulation est dangereuse. En tant que médecin, il m'est hélas arrivé de devoir soigner des malades ayant inventé et manipulé de tels mélanges hasardeux, qu'ils avaient imaginés pour donner aux tissus des couleurs qu'ils croyaient parfaites, à un moindre coût.
De plus, le tintorer exerce son métier en étant en permanence exposé aux effluves des bains dans lesquels trempent ses tissus. Là encore, sa santé s'en ressent assez vite.
C'est pour cela que c'est un métier moins répandu: il est plus dur!

Il paraît que votre époque a inventé un mot pour décrire cela: la pollution

Tissé, préparé, teint, ... le tissu pourra enfin être utilisé pour lui donner sa destination finale. C'est le travail d'autres artisans, que je vous présenterai bientôt.

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