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Les métiers du tissu (I)

Publié le par Jaume Ribera

Notre époque se caractérise, comme celles qui l'ont précédée, par une très grande diversité des métiers des uns et des autres. Je crois qu'hélas beaucoup de ceux-ci ont disparu au fil des siècles qui nous séparent, ou plus exactement qu'ils se sont regroupés dans des activités uniques.
Il en est ainsi des métiers du tissu. Tous nos villages, sauf les plus petits, comptent parmi leur population un ou plusieurs artisans qui travaillent les tissus, pour fabriquer tous les objets qui nous sont utiles dans la vie quotidienne: linges de maison, sacs et contenants divers, et bien sûr tous les vêtements.

Plusieurs tissus existent, dès notre époque. Il en existe de forts chers (la soie, les cotonnades), que seuls les plus riches peuvent acquérir ou faire transformer. Il est donc rare d'en rencontrer ailleurs que dans les grandes villes, et seulement chez les notables.
Dans nos campagnes, nos tissus ne sont en général fabriqués que dans trois matières différentes: la laine, le lin et le chanvre. Ce sont trois produits faciles à obtenir (la laine grâce aux moutons, le lin et le chanvre en les cultivant) et à travailler.

La laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nousLa laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nousLa laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nous

La laine, le lin et le chanvre (de g. à dr.) sont les trois matières textiles les plus répandues chez nous

Une fois récoltée, la matière doit être travaillée pour la rendre utilisable.
La première tâche est de fabriquer le fil, à partir des pelotes ou des écheveaux amassés. Ce sont souvent les femmes (de tous âges) qui font cela dans nos villages. Et il n'est pas rare, dans un coin de la vaste salle commune de nos maisons, de voir un métier à filer qui servira à occuper les moments creux de la journée. C'est un travail fastidieux, monotone, mais pas vraiment fatiguant. C'est pourquoi même les fillettes ou les adolescentes en prennent leur part.

Filer le tissu, une occupation surtout féminine

Quelques-uns, toutefois, en ont fait leur métier; ce sont les cardayres. Ils travaillent en général surtout la laine, car ils savent également tondre l'animal, dont ils achètent ensuite la toison pour la travailler. Ils sont plus souvent des hommes. Parce qu'ils doivent se déplacer dans de nombreux villages, ce qu'ont plus de mal à faire des femmes ayant en charge la maison familiale. Et surtout parce que tondre un mouton et convoyer les chargements de laine demandent une vraie force physique. Sans compter le difficile travail qu'est le cardage.

El cardayre au travail

Lorsque ces étapes sont accomplies, il est temps de passer le relai à d'autres artisans qui, à partir des fils ainsi constitués, vont fabriquer les toiles et les apprêter.

Je vous parlerai bientôt du rôle de ces parayres, de ces teixidors, de ces tintorers...

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Les anses de la côte rocheuse

Publié le par Jaume Ribera

Là où les Albères plongent dans la mer, cesse la côte de sable qui est celle d'Argelès depuis l'embouchure du Tech. Mais le territoire de la cité ne s'arrête pas là, et s'approche tout près de celle, voisine, de Collioure. Entre les deux, s'étend un espace sauvage, quasiment pas habité, qui est pourtant depuis quelques années le lieu de bien des agitations.

Entre la côte sableuse et la baie de Collioure, une succession de petites anses inaccessibles

À votre époque, Patrick essaie de m'expliquer en vain (je crois qu'en réalité mon esprit se refuse à comprendre ce dont il me parle) que chacune des petites criques abritées qui s'y succèdent est envahie aux beaux jours par un nombre considérable de personnes qui y viennent en villégiature. Et que de nombreuses maisons et autres constructions s'y sont multipliées.
Je ne sais pas si c'est mieux, mais c'est en tout cas profondément différent.

De mon temps, longtemps cet endroit fut ignoré. C'est une zone vierge de tout, trop ventée pour être aisément cultivée, et surtout quasiment inaccessible. La large route qui vient de Perpignan n'y est plus le long ruban rectiligne qui traverse la plaine, contournant à peine les plus gros villages (Corneilla, Elne, Argelès). À cause des rochers abrupts et de la menace des flots par jours de grands vents, la voie s'est éloignée de la mer qu'elle domine dans un panorama qui m'émeut toujours, juste après la fin de la côte sableuse. Seuls des sentiers muletiers quasiment impraticables la relient à la succession de criques qui se s'échelonnent jusqu'à Collioure: l'anse d'en Sourre, celle de Portell, celle de Ouille, où se jette le Ravaner... Rares sont ceux qui affrontent ces sentiers abrupts et étroits pour se faufiler entre les buissons de genêts, de cinéraires, d'orties aussi...

Paysage typique de cette côte rocheuse sauvage

Et pour quoi faire, finalement, une fois arrivés au bord de l'eau, sur d'étroites bandes de sable dominées par les rochers tourmentés?

Une nouvelle fois, c'est l'interminable guerre entre le royaume de France et celui d'Espagne qui a indirectement apporté un peu de vie à ces lambeaux de terres oubliées.
Grâce à la contrebande! Durant les sièges de Collioure, d'Argelès, et d'ailleurs, de discrètes barques accostaient pendant la nuit pour livrer de la nourriture, des biens divers; mais aussi des armes, sur les criques isolées. Où tous ces chargements étaient récupérés par de discrets hommes de main, qui les chargeaient sur leurs mulets et partaient les livrer en lieu sûr.

Evidemment, de nuit, il faut un certain savoir-faire pour accéder au rivage (ici: l'anse de Portell)

Bien sûr, les autorités françaises et espagnoles, pour une fois d'accord, ont tenté de lutter contre cette contrebande. Mais d'une part, elle connaissaient bien moins les environs que ceux qui convoyaient ces chargements clandestins. Et d'autre part, à tour de rôle, chacun des deux États tirait avantage de cette contrebande, et aucun n'avait donc intérêt à en stopper vraiment le va-et-vient.

Ces trafics sont-ils terminés, depuis la fin de la guerre et la signature du Traité de 1659? certes pas! Ils sont moins fréquents, mais toujours présents. Au profit de qui? De ceux qui continuent la lutte de ce côté des Pyrénées, espérant revenir en arrière par rapport au changement de souveraineté que nous avons connu.

Je n'en ai jamais parlé avec Emanuel d'Oms (il est trop discret), mais je suis sûr que lui et ses hommes, parfois, ont fait partie des visiteurs nocturnes de ces anses de la côte rocheuse.

Publié dans Ma région

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La Tour de la Massane

Publié le par Jaume Ribera

Au tout début de ce blog, je vous avais rapidement parlé des tours de guets qui dominent la plaine du Roussillon. Mais trop vite...

La tour de la Massane est, géographiquement, l'avant-dernière d'une longue chaîne de tours érigées lorsque la région faisait partie de l'éphémère royaume de Majorque. À la fin du XIII° siècle, donc. Ce royaume avait une géographie compliquée, particulièrement vulnérable aux voisins hostiles.

Symbole des constructions féodales de l'époque, le nouveau royaume était une aberration géographique

Or, les deux principaux voisins de la petite entité étaient, précisément, plus qu'hostiles. Au Nord, les rois de France; au Sud, les rois d'Aragon. Ces derniers ayant dû consentir malgré eux à la création du petit royaume d'abord centré sur Majorque, puis qui établit sa capitale à Perpignan, afin de ne pas léser le fils cadet du grand roi Jaume I, en 1276.

Pour de lointaines raisons féodales, tout ce que possédait le royaume d'Aragon au nord de la chaîne des Pyrénées fut inclus dans le nouveau royaume. Les Albères devinrent donc une frontière. Et le premier roi de Majorque, Jaume, comprit rapidement la nécessité de sécuriser le Roussillon, par un système informant en temps réel des fréquents mouvements de troupes. À partir de la Cerdagne, mais surtout du Haut-Vallespir, Jaume entreprit donc de faire construire tout un chapelet de tours de guet, jusqu'aux rivages de la mer.

La construction de ces tours était relativement uniforme. Au point qu'il est assez difficile de les présenter en insistant sur les originalités de l'une par rapport aux autres. Elles se ressemblent tellement!
Celle de la Massane, terminée vers 1293, a été érigée sur la ligne de crête qui, depuis le Puig de Sallfort et le Puig Rodon, descend lentement vers la plaine, en séparant celle-ci de la vallée de Lavall. Elle est donc située sur un éperon rocheux dominant le paysage, quelle que soit la direction du regard.

Comment des troupes traversant ce panorama auraient-elles pu échapper à la surveillance par les tours?

Même si elle est circulaire, et largement ouverte vers la plaine roussillonnaise, il est néanmoins facile de se rendre compte, notamment par la position des meurtrières et des rares ouvertures, qu'elle fut conçue pour surveiller avant tout la menace venant du sud: celle de l'Aragon.

À mon époque, la tour est constituée d'un haut rez-de-chaussée voûté, qui abrite les corps d'armes hébergeant quelques soldats en permanence. Un niveau intermédiaire sert pour leur logement et les entrepôts (nourriture, un peu de munitions...) Et enfin, le niveau supérieur, à l'air libre, est celui qui permet les échanges avec les autres tours. Échanges visuels, par un système de signaux inspirés de ceux qui se pratiquent dans la marine (signaux de fumée le jour, signaux de feux la nuit). Échanges sonores, aussi, par des tirs de canon suffisamment codifiés pour être aisément compris au loin.
L'entretien du tout, ai-je besoin de le préciser, est à la charge des communautés sur le territoire desquelles se situe la tour. C'est-à-dire, pour la Massane, à la charge de ma petite cité d'Argelès. Inutile de vous dire que c'est une très lourde menace financière!...

Les meurtrières sur la façade servent plus à la défense de l'édifice qu'à lui apporter une maigre lumière

La mission de la tour de la Massane est de surveiller les mouvements militaires dans la plaine, mais aussi à travers les passes traversant la montagne. Un simple rôle de surveillance, car les hommes qui s'y trouvent postés ne sont pas assez nombreux, et finalement trop faiblement armés, pour pouvoir s'interposer. Leur rôle est d'informer les autres tours de guet, et surtout également la citadelle de Perpignan, d'une éventuelle intrusion sur le territoire du royaume.

Il est frappant de constater que jusqu'à mon temps au moins, la surveillance de la mer n'entre pas dans la mission de la tour (ni dans celle de Madeloc, voisine). La mer, je l'ai souvent dit, n'est plus un lieu d'invasion depuis des siècles.

Elle le redeviendra peut-être, un jour. La tour de la Massane y trouvera-t-elle une nouvelle vocation?

Ce n'est pas sûr, hélas...

Publié dans Ma région

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Les mendiants

Publié le par Jaume Ribera

La société dans laquelle je vis n'est pas une société riche, c'est le moins que l'on puisse dire. Et les nombreuses années de guerres que nous venons de traverser n'ont certes pas arrangé cet état de choses! Pour autant, et contrairement à une idée fausse assez largement répandue à votre époque, ai-je compris, nous ne vivons pas dans des conditions misérables.

Il en est pourtant, parmi nous, pour lesquels l'existence est particulièrement difficile: les mendiants, qui vivotent n'importe où et de n'importe quoi. Ils sont souvent vagabonds, errant de paroisses en paroisses, au gré des saisons et du temps qu'il fait.

La plupart du temps, ils ne sont pas nés dans cette situation miséreuse. Les accidents de la vie les y ont plongés. Il y a tant de raisons pour lesquelles on peut tout d'un coup se retrouver sans rien!
Une maladie, une blessure, une infirmité, et il devient soudain impossible de travailler, de gagner sa vie. Si cela dure, voire si les séquelles sont irréversibles, le malade, le blessé, l'infirme se retrouve définitivement sur le bord de la route.

Les mendiants les plus usuels, ceux que la vie a tellement abîmés qu'ils ne peuvent plus faire quoi que ce soit

Plus rarement, l'entrée dans la misère peut survenir parce que le malheureux est banni de son environnement: un cadet chassé du domicile familial par ses frères aînés lors de la mort du patriarche; un malheureux qui a peu à peu accumulé des dettes et dont tous les biens sont saisis; une veuve chassée par la parentèle de son défunt mari... Que sais-je encore? Il serait vain de chercher à incriminer telle ou telle responsabilité.
Ils se retrouvent tout d'un coup, sans même assez de ressources pour pouvoir partir sur les chemins de l'exil. Et restent donc sur place, sombrant dans la déchéance sociale, et devenant de simples mendiants.

Cela dit, et Patrick me dit que c'est une assez grande différence avec votre époque, le mendiant ne devient pas un membre totalement isolé de notre communauté. Il ne se retrouve pas éjecté de celle-ci.

D'abord, parce qu'il y a une forme de solidarité entre mendiants. Bien sûr, je ne suis pas assez naïf pour ignorer les bagarres, les rivalités de territoires, les querelles autour du partage d'un bout de nourriture trouvé par hasard...
Mais l'isolement total n'existe pas; ou du moins, il est rarissime. Et si dans une petite communauté (un petit village, par exemple), se trouve un mendiant, là-bas dans une vieille grange en ruine, tous les habitants le connaissent. Il existe au sein de l'ensemble social. Il n'est pas rayé de la surface de la terre...

Cela explique que certains mendiants conservent, parfois, une sorte de vie de famille... Et même, et cela arrive moins rarement qu'on pourrait le penser, qu'ils aient un enfant!

Une famille de mendiants, unis par le hasard pour ne pas rester seuls


On remarque d'ailleurs que celui-ci ne vivra pas forcément la même vie que ses malheureux parents. La plupart du temps, parce qu'il aura été abandonné auprès de telle ou telle institution religieuse (je vous ai parlé de ces abandons de nouveau-nés, hélas trop fréquents). Qui lui offrira le statut social que ses parents ne pouvait pas lui transmettre.
Mais parfois, parce que de petit travail en petit travail, il réussira peu à peu à s'insérer au sein de la société.

Là est un rôle majeur, et souvent oublié quand vos temps futurs étudient le mien, de nos curés: veiller à toujours maintenir le mendiant au sein de la communauté. C'est pour cela que le curé, assez fréquemment, prend le temps de rédiger un testament quand un de ces miséreux approche du terme de sa pauvre vie. Quitte à écrire, cela s'est vu, que le testateur n'a pas assez de biens pour qu'ils soient légués à quelqu'un d'autre qu'à Dieu!
Mais le testament est fait, et il est même transmis pour enregistrement au notaire pour lequel travaille le curé. Parce que même le plus misérable est un être humain, et qu'à ce titre il mérite d'être reconnu comme tel.

Même s'il n'a rien; même s'il ne peut plus participer aux travaux collectifs; même si son existence n'a plus, en apparence, la moindre utilité sociale.

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