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La création des comtés catalans

Publié le par Jaume Ribera

Je vous ai raconté comment, lorsque les souverains carolingiens ont été maîtres de notre région, ils ont entrepris de la repeupler.
Encore fallut-il aussi la réorganiser. Dans ces temps lointains, plus encore qu'à mon époque, le pouvoir central devait pouvoir compter sur des relais sûrs, afin de ne pas voir son autorité se déliter, puis disparaître.

Donc, Charlemagne réorganisa, puisque l'éphémère marquisat de Gothie créé par son père Pépin le Bref n'avait jamais réellement signifié quelque chose.

Trop excentré, trop vaste, trop incertain à protéger...

Et comme aucune autorité politique autonome n'avait réellement existé auparavant dans ce qu'on n'appelait pas encore les terres catalanes, même si des chefs locaux s'étaient parfois imposés dans certaines aires restreintes, il dut les inventer. C'est d'ailleurs une invention politique qu'il appliqua à l'ensemble de son royaume. Plutôt que de créer de vastes ensembles à la fois difficiles à gérer et susceptibles de se détacher pour voler de leurs propres ailes, Charlemagne multiplia les autorités politiques locales, appelées des comtés, et confiées à des fidèles (souvent dans un premier temps à des membres de sa nombreuses famille).

Dans notre région, nous étions trop loin pour qu'il puisse se permettre d'exiler certains de ses meilleurs proches. Et la douloureuse expédition espagnole de 778 lui avait fait comprendre que la fidélité des peuplades pyrénéennes devait se mériter. C'est-à-dire qu'il valait mieux les associer à la réorganisation en cours, plutôt que de les tenir à l'écart. Les associer, cela ne voulait pas dire leur confier toutes les rênes du pouvoir local, mais s'appuyer sur elles. Il désigna donc, certes, un comte franc, mais bientôt des chefs locaux, descendants des wisigoths ou des peuples autochtones, montèrent en puissance.

Sous l'autorité d'une Marca hispanica (Marche d'Espagne, plus théorique que réelle, puisque aucun marquis n'y fut désigné), furent créés onze comtés, que complétèrent quelques territoires au statut plus flou, placés plus ou moins sous l'autorité de leurs voisins plus puissants.

Un territoire très morcelé, pour mieux l'organiser

Seul le comté de Roussillon, en fait, concerne les terres qui viennent d'être rattachées à la France en 1659. Plus ces compléments indistincts qui, du Capcir au Vallespir et aux Fenouillèdes, restaient un peu indéterminés. Sans doute parce qu'ils étaient moins bien contrôlables, leur géographie favorisant la multiplication d'habitats totalement autonomes. Peut-être aussi parce qu'ici ou là certaines familles jalouses de leur pouvoir local empêchaient une totale assimilation.

Pour diriger ce comté, dans un premier temps (à partir de 812, en fait, quand Charlemagne pourvut ces fiefs éloignés), les Carolingiens furent représentés par le comte Gaucelm. Il était carolingien lui-même, puisque fils d'un cousin germain de l'empereur: Guillaume de Gellone. L'homme qui était chargé de réorganiser tout le sud de la France, à partir de son fief de Toulouse. Mais autour de lui, les appétits de pouvoir étaient féroces, et ses fils, neveux et proches multiplièrent les trahisons, les meurtres, les coups de force. Gaucelm y participa, comme les autres... Il y perdit son comté, et peut-être la vie, en 832. Onze ans plus tard, après bien d'autres soubresauts, le pouvoir carolingien se décida à promouvoir un notable local, d'origine gothe: Sunyer, déjà comte d'Ampurias.

Ce n'est pas lui qui fonda la dynastie qui, à partir de 878, établit définitivement son règne sur toutes les terres catalanes. Mais à partir de lui, hormis quelques interruptions ponctuelles, les notables goths (locaux, donc) ne quittèrent plus le pouvoir dans les comtés catalans.

Jusqu'à ce que l'un d'entre eux émerge au-dessus des autres: Guifré el Pelos.

Un personnage essentiel, dans l'histoire catalane.

Publié dans Ma vie

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La Mare de Déu de les Abelles

Publié le par Jaume Ribera

Vous allez trouver que j'exagère!
Encore une ancienne chapelle; devenue église paroissiale au cours du Haut Moyen Âge; qui a périclité lentement, à cause de son éloignement, il y a un ou deux siècles (pour moi); et sur laquelle vient d'apparaître un ermitage...
Vous connaissez cette histoire, je vous l'ai déjà racontée plusieurs fois!

Mais il y en a tellement, de ces petites implantations qui furent jadis le siège de ces minuscules paroisses qui rassemblaient les populations sur les pentes des Albères.

Celle dont je vais vous parler aujourd'hui est située tout près de la nouvelle frontière d'avec le royaume d'Espagne, sur les hauteurs de Banyuls del Maresme. Banyuls sur Mer, pour nos nouveaux maîtres français d'aujourd'hui. Je vous reparlerai de ce village qui est à la fois un petit port de pêche de la côte rocheuse et un territoire fortement agricole (et surtout vinicole) s'étendant loin sur les pentes de la montagne.
En fait, Banyuls contrôle les terres les plus méridionales de notre région. Celles qui seraient sans doute restées espagnoles, si le Traité de l'année dernière n'avait pas fixé la ligne de crête comme limite entre les deux États.

Et au plus haut de cette ligne de démarcation, juste au-dessous du pic de Sallfort, qui est réputé pour être le plus élevé des Pyrénées côtières, est né le hameau des Abelles.

Un hameau? Un rassemblement de bâtiments agricoles, plutôt...

Précisons tout de suite, histoire d'éviter les plaisanteries douteuses, que cette dénomination n'a aucun rapport avec ces attachants petits insectes qui adorent butiner durant l'été, et qui nous offrent le miel, si précieux dans notre cuisine.

Non! À l'origine, ce nom vient de la voie de passage dans la montagne surplombant l'endroit, qui s'appela longtemps le col d'Espils. Certains disent que ce toponyme était (déjà) une déformation du mot latin specula, qui désignait une tour de guet. C'est possible, car l'endroit nécessitait d'être protégé, à la frontière des comtés de Roussillon et d'Ampordá, et il y fut sûrement construit un tel observatoire (dont il ne reste rien, bien sûr).
Quoi qu'il en soit, brusquement, le lieu changea de nom à partir du tout début du XIII° siècle. Un copiste distrait, ou malhabile, transforma Espils en Apilis dans un acte de 1208... Et les abeilles remplacèrent la tour de guet... Notez que de l'autre côté de la montagne, sur le versant resté espagnol, se trouve le village d'Espolla, qui, lui, a gardé son étymologie originelle.

Progressivement, le lieu étendit son influence sur tous les mas parsemés dans les environs. Il devint même une sorte de seigneurie, sans grand pouvoir sûrement, puisque à l'époque le territoire n'était même pas frontalier. Un certain Guilhem de Pau, possessionné dans l'Empordá, en devint le maître il y a 350 ans; ses descendants le sont toujours.
Le mas principal se dota d'une chapelle, et c'est elle qui au fil des siècles devint une petite église paroissiale.

Insérée dans le bâtiment principal, c'était au départ une simple chapelleInsérée dans le bâtiment principal, c'était au départ une simple chapelle

Insérée dans le bâtiment principal, c'était au départ une simple chapelle

À l'écart de tout, éloignée des villages situés sur les deux versants, cette église ne pouvait pas être dotée d'un destin remarquable. Elle périclita lentement: Francisco m'a un jour raconté qu'il y a 150 ans, au début du XVI° siècle, il n'y avait plus qu'une famille qui habitait aux alentours. Il n'est pas surprenant que l'église, qui a toujours dépendu du monastère de San Quirze de Colera (resté désormais en terre espagnole) ait donc été sécularisée, avant d'être purement et simplement abandonnée.

Jusqu'à il y a une dizaine d'années, lorsque quelques travaux remirent en état ce qui était encore debout, et qu'un ermite s'y installa. Un amoureux de l'isolement, sûrement, car plus que jamais, et même si elle veille désormais sur la nouvelle frontière, l'église de la Mare de Déu de les Abelles est oubliée de tous.

Au point que Patrick me dit qu'elle ne subsiste désormais plus que comme une petite partie d'un mas devenu exclusivement privé, mais peu mis en valeur, au gré de quelques modestes restaurations plus ou moins provisoires.

Il est tellement isolé!...

Publié dans Ma région

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Inondations (suite)

Publié le par Jaume Ribera

Maintenant que Patrick me dit être tiré d'affaire avec la montée des eaux (jusqu'au prochain épisode, ajoute-t-il avec un certain fatalisme), il ne verra pas comme un sarcasme déplacé que je vous parle de ce phénomène d'inondations tel que nous le vivons à notre époque.

Car nous connaissons cela!...

Nous connaissons, aussi, ces moments où les éléments sortent de tout contrôle

Même si bien sûr les causes du débordement des rivières sont bien différentes de celles que vos spécialistes mettent en avant, et que m'explique Patrick avec des mots qui me sont étrangers (urbanisation, bétonisation, imperméabilité des sols...). En fait, il y a à mon époque deux causes principales à une inondation. Chacune est pertinente dans une région différente de notre pays catalan.

Dans les régions de montagnes, quelle que soit l'altitude, ce sont les rivières qui peuvent voir leur niveau monter subitement. À l'origine, bien sûr, on trouve toujours des orages en amont. Souvent violents, parfois brefs, déversant en quelques heures ou durant plusieurs jours d'énormes quantités de pluie sur un espace restreint. Sans avoir le temps de s'infiltrer dans le sol, celles-ci dévalent aussitôt la pente, cédant à la force des trombes s'abattant du ciel.

Préparez-vous, en aval!...

Pourtant, nos montagnes sont entretenues, notamment par les innombrables sentiers qui les traversent: il n'est pas question de laisser à l'abandon des troncs abattus, ni même des taillis broussailleux: ces végétaux, surtout s'ils sont morts, seront bien plus utiles dans l'âtre de telle ou telle maison familiale... Les seigneurs, là où il y en a, ou les communautés villageoises ailleurs, veillent d'ailleurs à ce qu'il y ait le minimum de friches en montagne. C'est une source de gaspillage que nos sociétés ne peuvent pas se permettre.
Je me souviens que durant mon année comme deuxième consul à Argelès, j'ai dû à quelques reprises organiser des opérations collégiales de nettoyage de certains vallons isolés, sur les pentes des Albères. C'est une tâche qui incombe à toute la collectivité, là où les droits de propriété ne sont pas clairement établis, ou bien ont été oubliés depuis des lustres... Une lointaine survivance de ces fameuses corvées des temps féodaux qui ont tant servi à les caricaturer. Mais qui avaient au moins le mérite de ne pas laisser ces espaces reculés totalement à l'abandon.
Les villages de montagne, eux, sont relativement préservés par les brusques montées des eaux. Ce n'est pas un hasard s'ils ont été pour la plupart édifiés en surplomb du cours des rivières. En revanche, dès qu'on arrive dans les vallées, surtout si elles sont particulièrement encaissées, il y a là grand danger pour les fragiles habitations. La mémoire des anciens regorge de récits de brusques colères de ces rivières, emportant avec elles maisons et habitants.

Avant et après le passage de la crue, dans les vallées de montagne: un paysage de destruction et de désolation

Dans la plaine, et notamment chez nous à Argelès, la cause principale des inondations n'est pas la même. Elle réside plutôt dans le fait que les eaux de pluie, ou parfois des rivières gonflées, ont tendance à s'étaler, à se répandre sans rencontrer de réels obstacles. Les arbres, les buissons, les haies, les murets séparant les propriétés, sont tout simplement submergés.

De l'au à perte de vue... au détriment de tout ce qui poussait là

Il n'y a pas la même violence que je viens d'évoquer pour les rivières de montagne. Moins de destructions, certes, mais un inexorable envahissement. L'eau est partout.
D'autant que dans toute la plaine, les eaux souterraines ne sont jamais très profondes. Dès lors, à celles qui tombent du ciel, se rajoutent bien vite celles qui remontent du sous-sol, et surgissent dans le moindre ruisseau, le moindre canal, la moindre faille dans le sol. De vastes parties de la plaine ne sont plus qu'un étang, duquel ne surnagent que quelques collines ici et là. Et plus on se rapproche de la mer, plus de véritables marécages se constituent, qui parfois n'ont jamais totalement disparu depuis des décennies, voire des siècles. Ils sont la mémoire de ces temps fort lointains, que je vous ai déjà décrits, où la mer s'avançait plus loin qu'aujourd'hui dans les terres.

C'est pour cela que dans la plaine, les villages et les cités sont souvent fortifiés, protégés par des murailles plus ou moins impressionnantes. De nos jours, ces remparts ne sont pas uniquement des protections contre des assaillants hostiles. Ils sont aussi notre tentative de préserver le plus possible les habitations des envahissantes montées des eaux.

Des murailles utiles aussi (surtout?) contre les flots

Et c'est aussi pour cela qu'il est assez rare qu'un cours d'eau (surtout s'il est important) passe à l'intérieur d'un lieu habité. Cela m'a toujours frappé, quand je me rends à Perpignan: la Têt et son affluent la Basse longent les murailles de la ville, sans y pénétrer. Mon ami Athanase m'a d'ailleurs dit que les projets du gouverneur de Noailles de reconstruire certains des remparts pour permettre enfin à ces eaux libres d'être présentes dans la ville, où on aurait tant besoin d'hygiène, sont très contestés.

Justement à cause du risque d'inondations qui apparaîtrait dans Perpignan.

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